Que s'est-il passé à Cancun ?
La 5e conférence ministérielle était une étape dans le " cycle du développement " lancé à Doha en 2001. Ce cycle doit se conclure au plus tard le 1er janvier 2005. Il comporte vingt-et-un sujets.
La conférence de Cancun s'est terminée sans accord car les négociations ont achoppé sur la question des subventions agricoles. Les USA et l'UE subventionnent abondamment leurs agricultures respectives et ceci produit des effets dévastateurs dans les pays en développement envahis par des produits importés à bas prix qui éliminent la production locale (il ne faut pas oublier qu'à l'échelle planétaire la majorité des femmes et des hommes qui travaillent vivent de l'agriculture). Avant Cancun, les USA et l'UE avaient entrepris quelques " réformes " de leur politique agricole; mais ces gestes modestes - et même assez trompeurs… - n'ont pas convaincu les pays en voie de développement. Pour la première fois, un groupe de 21 pays, emmené par le Brésil, l'Inde et la Chine, a refusé de céder. L'habitude était pourtant bien installée : derrière la façade multilatérale, c'était le " quad " (USA, UE, Japon et Canada) qui imposait ses vues grâce à la multitude des " experts " et conseillers qu'il mobilise et aux pressions de ses entreprises transnationales. L'UE voulait absolument négocier les sujets dits " de Singapour " (investissement, concurrence, transparence des marchés publics et facilitation des échanges). Le G21 a exigé le retrait des subventions agricoles avant toute autre chose. L'accord était impossible.
Quatre pays africains parmi les plus pauvres de la planète ont vu leur demande de diminution des subventions pharaoniques accordées pas les USA à leurs producteurs de coton carrément évacuée du projet de déclaration finale ! Les USA et l'UE pensaient cette alliance de circonstance entre pays en développement fragile : le Brésil est producteur et exportateur agricole alors que l'Inde est importatrice, par exemple. Ils ont cependant fait front commun jusqu'au bout. Ils ont même porté la " contestation ", dans les semaines qui ont suivi, au FMI et à la Banque mondiale où ils revendiquent un poids plus important. Cet éveil de ces pays qui comptaient pour si peu de chose dans les institutions multilatérales est en soi une bonne nouvelle. Mais peut-on se laisser aller à un optimisme naïf ?
Après Cancun
Il ne faut pas se bercer d'illusion : loin de revendiquer des normes pour un développement durable respectueux des droits humains et de l'environnement, la revendication du G21 s'inscrit au cœur de la logique ultra-libérale : ces pays demandent à l'OMC de respecter ses propres principes ! Etranglés par la dette pour nombre d'entre eux, ils n'imaginent pas d'autres solutions que de privilégier une économie exportatrice au détriment du développement de leurs marchés intérieurs respectifs. Les ONG qui luttent pour la souveraineté alimentaire, pour un développement durable, pour le respect des droits humains et pour l'extension de la protection sociale n'ont donc toujours pas d'Etat " ami " à l'OMC. De plus, il ne faudrait surtout pas croire que l'échec de Cancun a mis un coup d'arrêt à la politique de libéralisation de l'OMC :
- Douze des pays qui ont livré bataille à Cancun ont appelé les pays membres de l'OMC à se retrouver à Genève en décembre " dans un esprit constructif " (dépêche parue dans l'édition datée du 13/10/03 du Monde). Parmi ces pays, le Brésil et la Chine.
- Les Etats-Unis ont clairement indiqué que, puisque le multilatéralisme ne fonctionne pas comme ils le souhaitent, ils engagent des négociations bilatérales d'Etat à Etat pour avancer sur le chemin de la libéralisation.
Cancun est donc un " échec " très ponctuel : le train fou de la mondialisation néolibérale est toujours sur ses rails et le cycle de Doha a encore quatorze mois devant lui pour se conclure. Ainsi, par exemple, si Cancun n'a pas abordé la question des services, il ne faut pas tomber dans un optimisme aveugle et naïf : l'AGCS existe toujours et les négociations doivent, dans ce secteur comme dans les autres, continuer à avancer sur la voie de la sacro-sainte " libéralisation progressive ".