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Chers tous,
ce jour, 22 juin, au journal de 13 h de France Inter, il était
question de la décision gouvernementale d'accorder un bonus aux
véhicules non polluants, afin d'encourager leur vente. Le présentateur
avait fait appel au spécialiste maison, Denis Astaniau, et invité
le président des Automobile-Clubs de France, Christian Gérondeau.
Contrairement à ce qu'on pourrait penser, l'intérêt
porté à l'automobile ne relève pas seulement du domaine
technique, mais aussi - et peut-être même surtout - du domaine
idéologique.
Il en relève, en effet, intrinsèquement. La fascination
pour la technologie en soi, pour des véhicules de prestige (et
chers), pour leurs performances, pour le type de mode de transport (individuel)
postule une certaine idée de la société. On notera,
par exemple,
- Que Jean-Marc Sylvestre, pour vanter l'économie libérale
(et ses performances) use de métaphores empruntées au domaine
automobile : supercarburant, turbo, booster, Formule 1, accélération,
etc. Il est aussi caractéristique que lors d'une de ses chroniques,
il se réjouissait (pour les constructeurs français) que
les Chinois commencent à acheter des voitures. A la fin de sa chronique,
peut-être pris de scrupules, il ajoutait : "Tout cela, bien
entendu, va entraîner beaucoup de pollution... mais il s'agit là
d'une autre histoire" [Autrement dit, après nous, le déluge].
- Que l'une des marques les plus typiques du mépris à l'égard
de l'Afrique, l'un de ses relents les plus néo-colonialistes, soit
la course Paris-Dakar, qui fait se pâmer d'aise les commentateurs
de télévision et de radio... dont Denis Astaniau.
- Que, le jour de l'élection législative qui avait vu la
victoire de Gerhard Schröder contre Helmut Kohl, avait eu lieu la
course du Nurburgring, et que les spectateurs, interrogés sur cette
élection, penchaient tous pour Helmut Kohl,
- Qu'un parti politique suisse, qui se présentait comme anti-écologiste,
anti-féministe, ultra-libéral et anti-immigration (il y
a une dizaine d'années) s'appelait le "Parti des automobilistes"
;
- Que la saisine du Conseil constitutionnel, il y a quelques années,
pour annulation de la loi Gayssot sur le Très Grand Excès
de Vitesse ait été le fait du groupe Démocratie Libérale
(rejoint par plusieurs membres du RPR),
- Que Jean-Marie Le Pen, à plusieurs reprises - notamment lors
d'une émission télévisée - et sans qu'on l'ait
sollicité, se soit élevé contre les limitations de
vitesse, et que, pour symboliser l'insécurité contre les
biens, avait déclaré : "Qui vous défendra quand
on volera vos autoradios ?" ;
- Que Silvio Berlusconi ait décidé de relever à 150
km/h la vitesse-limite sur les autoroutes italiennes, alors qu'elle était
fixée au même niveau que la France, et que le chancelier
Schüssel, en Autriche, ait autorisé les véhicules d'essai
à rouler à de très grandes vitesses sur les autoroutes
autrichiennes ;
- Que Pascal Salin, professeur à Paris-Dauphine, ancien président
de la Société du Mont-Pélerin, et théoricien,
en France, de l'ultra-libéralisme universitaire, ait consacré
un chapitre de son livre "Libéralisme" à pourfendre
les limitations de vitesse, et que, dans une tribune récente du
Figaro, il s'indignait de ce que les couloirs de bus, en ville, servaient
à transporter les gens qui payaient le moins d'impôts [sic],
allant jusqu'à préconiser, bien au contraire, que - moyennant
péage - les couloirs privilégiés soient réservés...
aux privilégiés ;
- Que les sites ultra-libéraux (www.libres.org, www.les4verites.com),
militent de façon acharnée en ferveur du tout-automobile,
et, au contraire, font tout pour dévaloriser le train, et qu'ils
se réjouissent de toutes les décisions de tribunaux annulant
des sanctions pour excès de vitesse ;
- Qu'en février 1998, lorsque, grâce au Diplo, on entendit
pour la première fois parler de l'A.M.I., Denis Astaniau - sans
savoir, d'ailleurs, de quoi il retournait - se déclara spontanément
en sa faveur, et que le même Denis Astaniau est un adversaire déclaré
des limitations de vitesse ;
- Que Christian Gérondeau, a écrit, il y a quelques années,
un livre sur les Etats-Unis intitulé "Candide au pays des
libéraux", livre tout à la gloire du néo-libéralisme
et préfacé par Alain Madelin ;
- Que l'Automobile-Club de France a son siège dans le même
corps de bâtiment que l'hôtel Crillon, l'un des hôtels
les plus huppés de Paris, voisin de l'ambassade des Etats-Unis,
siège qui, à plusieurs reprises, a abrité des réunions
de clubs, de sociétés de pensée, de groupes de réflexion
ou de lobbies pas franchement à gauche.
Je vous saurais gré de vos remarques, précisions, compléments
ou critiques
Bien à vous
Philippe Arnaud
Correspondant AMD 37.
Chers tous,
Aujourd'hui, au journal de France Inter de 13 h, j'ai écouté
ceci : "La bataille de Normandie, qui fut la plus grande bataille
de l'Histoire et qui, pour l'Allemagne nazie, marqua le commencement de
la fin..." [Je cite de mémoire et prierai donc les lecteurs(trices)
de me rectifier, mais les informations énoncées étaient
bien celles-ci]. Cette phrase suscite plusieurs commentaires.
1. Le débarquement en Normandie et les combats qui s'ensuivirent
dans la région jusqu'au 31 juillet, peuvent, en effet, être
considérées comme les divers éléments d'une
bataille gigantesque. Mais fut-ce "la plus grande bataille de l'Histoire"
? Fut-ce "le commencement de la fin" pour l'Allemagne nazie
? Cela, à beaucoup d'égards, est contestable. En outre,
on peut soupçonner - et on s'efforcera de le démontrer -
que, derrière ce dithyrambe, se cache un dessein idéologique.
2. La bataille de Normandie, plus grande bataille de l'Histoire ? On pourrait
presque dire que la bataille, comme la tragédie classique, obéit
à la règle des trois unités (un temps, un jour et
une action). C'est curieusement assez vrai, encore aujourd'hui, alors
que les moyens logistiques modernes permettent de s'affranchir des contraintes
du temps (aux deux sens de temps qui passe et de temps météorologique)
et de mener une action sur plusieurs jours, plusieurs semaines, voire
plusieurs mois. A cette aune, certaines des guerres les plus récentes
(les Malouines, en 1982, ou la dernière guerre d'Irak, en 2003)
ont pu voir des succès décisifs obtenus en seulement un
ou deux jours.
3. A l'inverse, jadis, une "bataille" pouvait durer plusieurs
jours, voire plusieurs semaines. Le cas le plus typique est bien entendu
celui des sièges. Le siège de Constantinople (le 5e et définitif)
dura du 6 avril au 29 mai 1453. Le siège de Vienne (le second,
celui auquel on se réfère habituellement) dura du 14 juillet
au 12 septembre 1683. Le siège de Paris, durant la guerre de 70,
s'étala du 20 septembre 1870 au 28 janvier 1871. La durée
de ces sièges est comparable à celle de la bataille de Normandie
et leur importance, dans l'Histoire, ne fut pas moindre. On se limitera
à ces exemples, mais on pourrait les multiplier.
4. D'un autre point de vue, certaines batailles (entendu au sens classique)
durèrent plusieurs jours. La bataille de Leipzig se déroula
du 16 au 19 octobre 1813. La bataille de Waterloo est considérée
par certains historiens comme un ensemble où entrent également
Ligny (le 16 juin 1815) et Wavre (le 18 juin), cette dernière bataille
voyant la victoire (tactique) de Grouchy sur Thielmann... qui entraîna
la défaite (stratégique, celle-là) de Waterloo (également
nommée Belle-Alliance, selon certains historiens militaires). A
l'inverse, on peut considérer le 6 juin 1944 comme une bataille
(qu'on appellerait, par exemple, bataille du Littoral normand), et qui
fut gagnée du simple fait qu'à minuit les alliés
n'avaient pas été rejetés à la mer. On peut,
sur la même lancée, considérer les batailles ultérieures
de Caen, Cherbourg, Avranches, Falaise, etc., comme autant de batailles
individuelles, à l'instar de ce qu'on pourrait dire de Montenotte,
Millesimo, Castiglione, Lodi, Arcole, Rivoli, etc., dans la campagne d'Italie
de 1796.
5. Les comparaisons évoquées ci-dessus ont toutes (à
l'exception d'une seule), été faites avec des batailles
de l'ère pré-industrielle. Et l'on constate que, même
en se limitant à ces cas, la bataille de Normandie, perd son caractère
exceptionnel. A plus forte raison, cette bataille rentre dans le rang
(si l'on peut dire) par comparaison avec les combats de l'ère industrielle,
qui débutent avec la guerre de Sécession. On a déjà
vu un exemple avec le siège de Paris, considéré par
la tradition de l'histoire militaire allemande comme "une" grande
bataille, à l'instar de Spicheren, Wörth, Gravelotte-Saint-Privat
ou Sedan. On pourrait faire le même raisonnement pour Metz et considérer
comme une seule bataille l'ensemble des combats de rupture tentés
par l'armée française aussi bien autour de Metz qu'autour
de Paris (Le Bourget, Villiers-sur-Marne, Buzenval).
6. Ces caractères deviennent encore plus évidents au XXe
siècle, par exemple avec le conflit que fut la guerre russo-japonaise,
et par lequel s'ouvre ce siècle. La bataille de Moukden, par exemple,
dura du 21 février au 10 mars 1905 et mit en présence quelque
300 000 soldats japonais et une force russe comparable. Mais c'est bien
entendu la guerre de 1914-1918 qui offre les comparaisons les plus nettes
avec la bataille de Normandie. La bataille de Verdun dura du 21 février
au 17 décembre 1916, causant la perte de 542 000 Français
et 434 000 Allemands. La bataille de Gorlitz-Tarnow, sur le front oriental
(du 2 mai au 18 septembre 1915), coûta 1 300 000 hommes aux austro-allemands
et 1 750 000 aux Russes. Ces pertes furent bien supérieures aux
pertes allemandes et alliées en Normandie (les cimetières
allemands de Normandie comptent 58 000 tombes, les cimetières américains
14 000, les cimetières britanniques près de 19 000, les
canadiens près de 5000).
7. Si, maintenant, on veut considérer l'ensemble des opérations
de Normandie comme "une seule" bataille (unité d'action,de
lieu, et - presque - de temps), il serait légitime de la comparer
à une autre opération, presque contemporaine, tout aussi
rapide et tout aussi décisive : la campagne de France, du 10 mai
au 25 juin 1940, qui vit les Allemands, au prix de 27 000 tués,
111.000 blessés et 18 000 disparus, anéantir totalement
l'armée française (2 millions de prisonniers).
Conclusion provisoire. Par rapport aux guerres précédentes,
de l'ère pré-industrielle comme de l'ère industrielle,
du point de vue absolu comme du point de vue relatif, qu'on scinde les
combats ou qu'on les considère en bloc, qu'on compare les moyens
employés, qu'on regarde les pertes ou les conséquences stratégiques,
la bataille de Normandie (limitée au 6 juin ou étendue jusqu'à
la réduction de la poche de Falaise), n'est exceptionnelle que
par les moyens logistiques mis en oeuvre dans le domaine aéro-naval.
Verdun, Gorlitz, la Marne I et la Marne II (1914 et 1918) vues du côté
allemand, furent des batailles tout aussi massives (et même, dans
le cas des deux batailles de la Marne, "les" batailles par où
l'Allemagne perdit).
Point 2. Le dessein idéologique. N'y allons pas par quatre chemins
: la valorisation de la contribution des Anglo-Américains à
la défaite de l'Allemagne est destinée à reléguer
dans l'ombre deux autres facteurs qui contribuèrent puissamment
à la défaite de l'Allemagne. L'un, décisif, est le
rôle de l'armée soviétique ; l'autre, moins important
mais lourd de conséquences, est le rôle des maquis dans l'Europe
occupée, et, particulièrement, celui des maquis communistes.
1. Le rôle de l'armée soviétique. Ce rôle est
un rôle essentiel, un rôle décisif. Il se manifeste
à plusieurs niveaux et dans plusieurs batailles.
1.1. Rôle au niveau des effectifs. Au début de l'opération
Barbarossa (juin 1941), les Allemands engagent contre l'URSS 150 divisions
d'infanterie et 30 divisions blindées, plus 15 divisions finlandaises,
20 divisions roumaines, 10 divisions hongroises et 10 italiennes. Du côté
occidental, 60 divisions allemandes occupaient l'Europe de la Norvège
à la France, 7 stationnaient dans les Balkans, 2 opéraient
en Libye. Dès le début, c'est donc 72 % des forces allemandes
qui sont engagées contre l'URSS, et, par la suite, avec l'intensification
des combats, ce pourcentage varia peu. En juillet 1943, la Wehrmacht comptait
206 divisions (5 millions d'hommes) sur le front russe pour un total de
320 divisions. Sur ce front, la Luftwaffe avait 3000 avions. Cela faisait
64 % des hommes.
1.2. Rôle au niveau des échecs et des pertes de l'armée
allemande. L'armée allemande, dans son offensive contre l'URSS,
fut arrêtée au nord, au centre et au sud. Au nord à
Leningrad, au centre à Moscou, au sud à Stalingrad.
- En avril 1942, après 10 mois d'offensive, l'armée allemande
avait perdu 900 000 hommes, 74 000 véhicules, 2340 chars.
- La bataille de Stalingrad, issue finale d'une campagne où les
Allemands (et leurs alliés) engagèrent plus d'un million
d'hommes, 700 blindés, 1000 canons, vit l'encerclement et la capitulation
de 284 000 hommes à Stalingrad.
- La bataille de Moscou (octobre-décembre 1941) coûta aux
Allemands 162 000 tués, 33 000 disparus, 572 000 blessés,
soit 24 % de l'effectif (chiffre comparable à celui des pertes
de l'armée austro-hongroise lors de sa première offensive
contre la Serbie, ce qui avait été considéré
comme un désastre).
- A la fin de leur offensive de l'été-automne 1943 (Koniev
- Malinovski - Tolboukhine), les Soviétiques avaient détruit
ou démantelé 100 divisions de l'Axe (allemande, italiennes,
hongroises, roumaines), soit près de 2,5 millions d'hommes.
2. Rôle des résistances. Dans presque tous les pays occupés,
se dressèrent des résistants qui, s'ils n'affrontèrent
pas toujours la Wehrmacht en bataille rangée (sauf en Yougoslavie),
contribuèrent néanmoins à immobiliser d'importantes
forces de l'Axe. Ce fut bien sûr le cas en URSS, mais aussi en Italie.
Or, en nombre de pays, les partisans étaient communistes : en France,
en Yougoslavie, en Tchécoslovaquie, en Grèce, en Italie
, où les communistes étaient 70 %, répartis entre
les groupes Garibaldi et le groupes Justice et Liberté. En France,
lors des débarquements de Normandie et de Provence, la Résistance
contribua fortement à paralyser l'effort militaire allemand.
3. La bataille de Normandie elle-même. Selon les alliés,
Caen devait tomber le premier jour du débarquement. Or la ville
ne fut conquise qu'un mois plus tard, à l'issue de violents combats.
Ce ne fut qu'au bout de deux mois que les alliés en finirent avec
la Normandie, alors qu'ils disposaient de la maîtrise totale du
ciel (qui leur servit en maints lieux, notamment à Falaise). Les
Allemands avaient contre eux la dispersion de leurs forces dans les pays
occupés, qui rendait malaisé le transfert des troupes, les
actions de la Résistance et les mauvaises nouvelles du front russe
et des bombardements sur leur pays. Or, ils ne se battirent pas moins
avec beaucoup d'opiniâtreté, et à l'Est et à
l'Ouest. Si, par exemple, certaines troupes cantonnées dans le
Pas-de-Calais avaient pu se déplacer plus rapidement en Normandie,
les pertes alliées auraient été bien plus lourdes,
et la campagne en aurait été très retardée
(cela n'est pas une vue de l'esprit car, lorsqu'ils en eurent plus tard
l'occasion, les Allemands, même avec des forces réduites,
posèrent aux alliés de rudes problèmes, comme à
Arnheim et à Bastogne).
4. Perception, en France, de la guerre sur le front russe. Curieusement,
alors que les Soviétiques furent nos alliés, il règne
encore, dans le grand public (pas chez les historiens, il est vrai) une
impression mitigée à leur égard. Tout d'abord, leur
apport humain est minimisé par les conditions géographiques
et climatiques de leur pays. On impute beaucoup la défaite allemande
à l'hiver russe (ou à l'été avec sa poussière),
ou à l'immensité des plaines. Lorsqu'il s'agit des hommes,
on fait valoir leur nombre et le mépris des chefs soviétiques
pour la vie humaine (légende des Russes se précipitant vague
après vague sur les mitrailleuses allemandes jusqu'à épuisement
des bandes). Et, lorsque le nombre n'est pas en cause, on invoque le fanatisme
(qualifié, sous d'autres cieux, de patriotisme). Pour les armements,
on s'extasie sur la sophistication des chars Tigre ou Panther par rapport
aux T-34, sur les supériorités des Messerschmitt par rapport
aux Stormovik. Pratiquement, la victoire des Soviétiques ne s'explique
que par des qualités "inférieures" : obéissance
aveugle, capacité à souffrir, mépris de la mort,
endurance, résistance physique, fanatisme. On insiste peu sur les
qualités "supérieures".
5. Causes "supérieures" des victoires soviétiques.
Les Soviétiques vainquirent d'abord par un énorme effort
industriel, réalisé en temps de guerre, malgré des
pertes énormes dans la population active et la perte de tout l'ouest
du pays. Les usines, les mines, les aciéries tournèrent
à plein régime derrière l'Oural, et cela témoigne
d'un remarquable effort d'organisation au bénéfice du régime.
Ensuite, les Soviétiques élaborèrent d'excellents
armements (avions, chars, canons, fusils d'assaut, lance-roquettes à
tubes multiples) peut-être moins sophistiqués que ceux des
Allemands... mais fonctionnant en toute saison. Enfin, si les Allemands
se montrèrent supérieurs au niveau tactique (de la compagnie
au régiment), supérieurs aussi au niveau des sous-officiers
et officiers subalternes, les Soviétiques l'emportèrent
de loin au niveau stratégique, aussi bien pour la guerre d'ensemble
que pour chacun des théâtres d'opérations. Il ne faut
pas minimiser, enfin, l'action d'un service d'espionnage hors de pair
(Richard Sorge, L'Orchestre rouge, Philby).
Conclusion. La volonté de mettre en avant la victoire américaine
est corrélative d'une volonté non moins manifeste de passer
sous silence le rôle de l'Union soviétique. Si la France
et les pays de l'ouest de l'Europe furent libérés, ce fut
autant par l'Armée rouge que par l'armée américaine.
Lorsqu'on rabote une porte pour la faire cadrer dans l'ouverture, peu
importe que le coup de rabot décisif vienne du haut ou du bas,
l'essentiel est que la pièce entre dans son logement. Dans l'usure
de la Wehrmacht, les Soviétiques donnèrent les coups de
rabot, les Américains les coups de lime. Par ailleurs, les exploits
de la Résistance - communiste, et, plus largement, populaire -
ne faisaient que souligner les défaillances des élites.
Défaillances d'abord professionnelles, en ce que les spécialistes
de la guerre (les militaires et politiques, recrutés parmi les
classes privilégiées) avaient vu leur science échouer
devant la machine de guerre allemande. Défaillances sociales ensuite,
en ce que ces mêmes classes privilégiées, que ce fût
comme individus ou comme corps constitués, ne témoignèrent
pas (sauf exceptions : de Gaulle, Leclerc, de la Rocque) d'une résistance
farouche face à l'occupant. Pour faire oublier ces manques - et
comme on ne pouvait se leurrer sur le rôle réel des armées
de Lattre ou Leclerc - il fallait que la force allemande fût vaincue
par une force de même nature, commandée par des classes supérieures,
et, autant que possible, par une force "convenable" : l'armée
américaine remplissait ce rôle à merveille. D'où
l'agacement, d'où les réticences à laisser les seconds
rôles jouer à l'avant-scène : subordination des réseaux
à Londres, refus de renforcer les maquis, refus de voir les communistes
(Rol-Tanguy) jouer un rôle dans la libération de Paris (et
d'ailleurs), fébrilité à désarmer les F.T.P.
ou à intégrer les F.F.I. dans l'armée régulière.
Mais, en mai 1945, tous les Français - qui avaient suivi le film
en direct - savaient bien qui avait tenu le rôle principal. Soixante
ans plus tard, il n'est pas inutile de le rappeler...
Je vous saurais gré de vos remarques, compléments, précisions
et critiques.
Bien à vous
Philippe Arnaud
Correspondant AMD 37
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