L'école de la république face à la mondialisation : ou comment une réforme peut devenir le cheval de Troie de la mondialisation.
L'actualité de ces dernières semaines a été dominée par les mouvements de mécontentement contre les réformes que le ministère de l'éducation souhaite mettre en uvre pour construire l'école du 21ème siècle.
Certes, le mouvement a été plus actif dans l'Académie de Montpellier que dans d'autres académies, cela tient au fait que, ici l'école souffre de retards inquiétants en matière d'équipements, et de moyens humains.
Toutefois si l'on abstrait les spécificités locales, il est possible d'affirmer que le malaise des acteurs de l'éducation (parents, élèves, enseignants, ) est étendu, et traduit une inquiétude quant au devenir du système scolaire.
La revendication "d'un enseignement public de qualité pour tous", le refus d'un enseignement à deux vitesses, montre bien que l'enjeu ne se réduit pas à la seule question des moyens, et la démission d'un ministre n'apporte pas de réponse aux questions que se pose l'école aujourd'hui. L'éducation ne serait-elle pas devenue le centre d'enjeux économiques et idéologiques, qui dépassent le cadre de la nation ?
L'école : institution démocratique ou institution de masse ?
L'idée est largement répandue dans le public que l'école d'aujourd'hui est plus démocratique. Cette idée provient d'un simple constat : le nombre de jeunes scolarisés est de plus en plus important. En 1980 à peu près 30% d'une classe d'âge parvenait au niveau du baccalauréat, cette proportion atteint largement aujourd'hui les 67%. Cette progression a largement bénéficié à tous, aux femmes en particulier : 50% des femmes nées en 1970 ont obtenu le bac, contre 4% pour la génération née en 1900.
Toutefois cette progression masque un devenir de l'école moins réjouissant. Si elle s'est plus largement ouverte, elle n'est pas pour autant devenue plus démocratique. En effet l'accès aux grandes écoles, qui est un indicateur sensible de l'élitisme, montre que loin de s'être démocratisé le système est de plus en plus élitiste, dans les années 1951/55 21% des étudiants de polytechnique étaient d'origine populaire, ce chiffre est tombé à 7,8% en 1989/93.
Et si la proportion d'actifs sans diplôme a diminué passant de 61% en 1971 à 30% en 1996/97, elle reste néanmoins assez importante. L'école contribue aussi à alimenter les rangs des laissés pour compte d'une société de plus en plus à deux vitesses.
L'école malade du chômage :
Pendant la période des "trente glorieuses", la place de l'école dans la société était lisible, elle donnait un diplôme, et la garantie d'une insertion sociale par l'emploi. A chaque point de sortie du système correspondait un diplôme, et en même temps statut et insertion sociale. L'école a été un important facteur de la mobilité sociale ascendante. Puis, la crise économique avec la massification du chômage fait voler en éclat cette représentation. Les employeurs deviennent de plus en plus exigeants sur le marché de l'emploi, cette montée de l'exigence entraîne une dévalorisation rapide des diplômes. L'acquisition d'un niveau de formation supérieur à celui des parents n'est plus synonyme de mobilité sociale. L'ascenseur social en panne, la menace d'un déclassement social angoisse les classes moyennes. En même temps la demande d'éducation et de formation devient plus importante, alors même que la notion de service public se dévalue sous les coups de boutoir de la pensée unique.
L'école un marché pour le 21ème siècle :
Il n'est pas de secteur où le marché ne puisse pénétrer, l'éducation et la formation en font partie. L'école n'échappe pas à la déréglementation et à la privatisation des services publics, parce que dans ce domaine aussi le marché peut faire mieux que l'Etat ! L'idée de faire de l'éducation un marché n'est pas nouvelle, pour les économistes néo-libéraux (MILTON & ROSE FRIEDMAN "la tyrannie du statu quo" ed. JC LATTES 1984 ), les familles devraient pouvoir choisir le système éducatif pour leurs enfants. Dotées d'un "chèque éducation" financé par l'impôt, les familles devraient avoir le choix dans l'affectation de la dépense d'éducation entre écoles publiques ou privées.
Une mesure socialement et économiquement optimale, car elle mettrait en concurrence les établissements scolaires : les meilleurs obtiendraient plus de financement, les plus mauvais moins ; et les administrateurs et les enseignants auraient alors toutes raisons de satisfaire leurs véritables clients : les élèves. En dotant les familles d'un droit de choisir au nom de la liberté retrouvée, le système devrait devenir forcément plus efficace. Les établissements scolaires s'adapteraient à la concurrence, comme des entreprises, et pour obtenir des résultats devraient produire de la performance.
L'école face aux nouvelles technologies :
Les Nouvelles Technologies de l'Information et de la Communication (NTIC), ouvrent à ce propos de nouvelles perspectives pour la formation, l'éducation est devenue un marché estimé à près de 1000 milliards de dollars par an. Quand les enfants passent quelques heures à "surfer" sur Internet, c'est un immense potentiel commercial qui s'ouvre pour l'industrie.
Les nouvelles technologies permettent de briser l'unité de lieu dans laquelle se fait l'enseignement, puisque enseigner peut se faire à distance, et devenir enfin payant. Mieux : un enseignement à distance peut se faire dans un cadre transnational créateur d'une unité culturelle acculturante. Les grands groupes financiers se sont déjà positionnés sur le créneau de la formation, l'enseignement fondamental ne devrait pas échapper au processus de marchandisation. La société Jones International Ltd (EU ) possède déjà sa première université"virtuelle" sur Internet, ainsi qu'un puissant serveur pédagogique payant, utilisé par de nombreuses écoles dans le monde. Un exemple qui montre que la trans-nationalisation de l'éducation est en marche via Internet. Selon GATE (Global Alliance for Transnational Education : un puissant groupe de pression qui milite pour la libéralisation de l'éducation auprès de l'O.M.C. ), la croissance constante de la demande d'éducation ne pourra plus être financée par les seuls gouvernements, les perspectives financières sont donc alléchantes.
La Dépense Intérieure d'Education représente aujourd'hui 7,4% du PIB en France, contre 6,4% en 1980. La Dépense Intérieure d'Education est financée à 65% par l'Etat ; on imagine mal, au vu de l'impératif de la rigueur budgétaire, qu'elle puisse évoluer au-delà du seuil de 7,4% du PIB.
La réforme Allègre cheval de Troie de la mondialisation de l'éducation ?
Les menaces qui pèsent sur l'enseignement public sont réelles. L'O.C.D.E. dans un rapport préconise que la mission de l'école publique se limite dans le futur à : "assurer l'accès à l'apprentissage de ceux qui ne constitueront jamais un marché rentable, et dont l'exclusion de la société en général s'accentuera alors que d'autres continueront à progresser". La mission de l'école est alors claire : s'occuper de la population "non rentable", celle de l'enseignant aussi. L'E.R.T. (Table Ronde Européenne : un groupe de pression patronal auprès de la Commission Européenne ) précise que : "L'éducation vise à apprendre non à enseigner ( ) nous n'avons pas de temps à perdre".Ces deux citations nous permettent de voir très clairement quels sont les risques qui se profilent derrière la réforme Allègre.
Au terme de cette réforme, la mission de l'école se limitera à l'apprentissage des fondamentaux, elle fournira un "survival-kit" (SMIC ou RMI éducatif ). Une réforme centrée sur l'efficacité, qui sous des atours séducteurs et démagogiques, est une véritable entreprise de démantèlement de l'école publique de la maternelle à l'université. La réforme Allègre c'est l'enseignement unique de la maternelle à l'université, pour avoir plus de choix au menu et bien : parents, passez à la caisse !
L'allégement des programmes, la diminution des exigences en terme de maîtrise du savoir, les réductions d'horaires d'enseignement, sont autant de coupes sombres qui répondent à l'impératif d'une maîtrise raisonnée de la dépense publique d'éducation. En fait, il s'agit de transférer une part non négligeable de la dépense intérieure d'éducation sur les familles.
Avec cette réforme ou plutôt cette Contre Réforme (parce que contre républicaine, contre démocratique, et farouchement démagogique ) l'école cessera d'être l'école. Ces mesures déscolarisent l'école parce qu'elle sera obligée de composer avec la société, un peu à l'image de la télévision.
Si les projets Allègre aboutissent (avec ou sans lui ) l'école cessera d'être cette matrice politique qui fait d'elle une institution organique de la République. Elle abandonnera ses fonctions magistrales (dans l'acquisition de la connaissance, dans la formation de l'esprit critique ) pour devenir le simple reflet bariolé de tout ce qui se fait dans la société. Elle "n'instituerait plus le peuple", elle perdrait sa fonction dans la construction du lien social et de la citoyenneté.
Gérard GIRONELL- adhérent comité ATTAC 66
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