|
Semences
et O.G.M
La
vie confisquée
Jean-Pierre Berlan,
chercheur à l'I.N.R.A et grand pourfendeur d'O.G.M.,
a coutume d'évoquer les marchands de chandelles
jaloux du soleil, qui auraient fait de bien plus gros
bénéfices s'ils avaient pu empêcher
celui-ci de briller. Mais le soleil est incontrôlable
et imbrevetable, ce qui n'est pas le cas des semences dont
ont besoin agriculteurs et jardiniers. Et donc, depuis
maintenant un bon siècle, les semenciers s'efforcent
de contrôler le marché des graines, et de
proposer à leurs clients des produits permettant en
principe d'obtenir une meilleure qualité et de
meilleurs rendements, l'idéal étant pour eux
que le paysan soit obligé chaque année de
racheter son stock de semences. Avec l'apparition des
hybrides, le maïs leur a permis de réaliser en
partie leur rêve. Le développement des O.G.M.
serait pour eux le sommet du bonheur : des graines toutes
brevetées, avec interdiction pour le paysan de les
replanter après la récolte, vendues en
"package" avec l'herbicide auquel la plante
génétiquement modifiée est
censée résister, des silos appartenant
à la même société qui se chargera
de commercialiser les produits, tel est le modèle
dont rêvent les apprentis sorciers de l'agriculture
industrielle. Ce modèle est déjà
largement mis en place en Amérique du Nord, mais pour
l'instant l'Europe fait de la résistance, les
mouvements citoyens étant pour une bonne part
responsables de cette résistance.
Quoi qu'il en soit,
avec ou sans O.G.M., il faut savoir que la plupart des
semences commercialisées dans le monde appartiennent
à quelques très grands groupes dont on ne sait
plus trop s'ils s'occupent de chimie, de pharmacie ou
d'agriculture. Le numéro un mondial est le chimiste
DuPont de Nemours (spécialisé à ses
débuts dans la fabrication d'explosifs), qui a
racheté en 1999 le groupe américain Pionner
Hi-bred, (maïs, oléagineux, luzerne et
céréales). Numéro deux mondial :
Monsanto, à qui on doit la déforestation du
Viêt-Nam dans les années soixante et, plus
récemment, l'herbicide Roundup de plus en plus
controversé. Numéro trois : le groupe
pharmaceutique suisse Novartis ; numéro quatre, le
français Limagrain, sur lequel on aura l'occasion de
revenir ; numéro cinq, l'américain Seminis,
spécialisé dans les fruits, les légumes
et les fleurs, présent dans 150 pays. On ajoutera
à ces cinq géants le groupe chimiste allemand
Bayer (producteur du Gaucho destructeur d'abeilles), qui
vient d'engloutir la société Aventis,
elle-même propriétaire de Rhône-Poulenc,
et qui ne cache pas ses ambitions en matière
d'O.G.M.
Voilà donc les
grandes sociétés qui ont en charge de produire
et de vendre les semences du XXIe siècle. Je ne sais
pas ce que vous en pensez, mais il y a de quoi être
inquiet !
Retour
en haut de page
La
pieuvre Limagrain
Dans la liste des
plus grands groupes semenciers mondiaux, Limagrain occupe
une place particulière par son statut de groupe
coopératif. Au départ, la "Coopérative
de production et de vente de semences
sélectionnées du Massif Central",
fondée en 1942 en Auvergne, avait pour objectif de
produire ses propres semences de blé dans un contexte
de guerre rendant difficile tout approvisionnement. En 1965,
la coopérative décide de se spécialiser
dans le maïs semence et d'investir dans la recherche,
en collaboration avec l'I.N.R.A. Elle prend alors le nom de
Limagrain (les grains de Limagnes). Son siège se
trouve à Chappes, non loin de Clermont-Ferrand, et le
groupe comporte 600 adhérents, tous agriculteurs sur
les terres de Limagnes.
Tout cela est
plutôt sympathique, mais il faut savoir que Limagrain
est aussi une holding employant 5 200 salariés, avec
un réseau de près de cent filiales,
implantées dans plus de vingt pays et exportant sur
les cinq continents. Le groupe est le quatrième
semencier mondial, il est aussi le leader en Europe des
semences de maïs, de blé et autres
céréales à paille, et le numéro
un mondial des graines potagères.
Si vous recherchez
des graines pour votre jardin, qu'il s'agisse de fleurs, de
fruits ou de légumes, vous pourrez difficilement
échapper à Limagrain, qui a racheté le
groupe Vilmorin en 1975 et possède en Europe les
marques suivantes : Abondance, Carters, Clause, CNOS,
Dobies, Flora Frey, Flora Geissler, Freya, Garten perle,
Nickerson, Suttons, Tézier, Vilmorin et Vita.
À quoi on ajoutera en Amérique du Nord les
marques Ferry-Morse, Source of Nature (bio), Lilly Miller,
Harris Moran et Niagara, et en Asie-Pacifique Henderson,
Kyowa-Seed, Marco Polo Seed.
Même boulimie
avec les grandes cultures. Outre sa propre marque (LG),
Limagrain possède en Europe les marques Anjou,
Nickerson, Verneuil, en Amérique du Nord Agrigold,
Great Lakes Hybrids, Pride, LG Seeds, Wensman. De plus, le
groupe attache une importance particulière à
la filière blé, qu'elle souhaite
contrôler depuis les semailles jusqu'à
l'assiette du consommateur. C'est ainsi qu'en 1995 Limagrain
a acquis le groupe Jacquet (biscottes, pains grillés,
pains de mie, bun's), et possède également
Blé Or (panification fraîche et
surgelée), Schlüter (pâtisserie et
panification fraîche), ou encore les minotiers FCI et
MCT.
Dès les
années 1980, Limagrain a compris tout
l'intérêt que représentaient pour lui
les biotechnologies : le groupe installe un laboratoire de
recherches en 1984 dans une université de
Clermont-Ferrand (les Cézeaux). Une dizaine
d'années plus tard, en liaison avec quelques autres
semenciers français, il crée en 1997 la
société Biogemma, spécialisée
dans la recherche en biotechnologie végétale.
Actionnaire majoritaire, Limagrain détient 55 % des
parts de Biogemma, contre 25 % à Pau-Euralis, 10 %
à Unigrains et 10 % à Sofiprotéol.
Biogemma est
associé à de nombreux projets liés aux
O.G.M., soit avec d'autres groupes privés, par
exemple Bayer dans Rhobio, soit avec l'État dans le
projet Génoplante, mis au point en 1999 avec la
bénédiction de Claude Allègre.
Génoplante regroupe bon nombre d'organismes publics
(CNRS, INRA, IRD), associés à Biogemma, Bayer
(Aventis) et Bioplante (GIE créé par les
autres leaders de la sélection des
céréales à paille en France aujourd'hui
: Florimond, Desprez et SERASEM, filiale de SIGMA).
L'objectif est simple : ne pas laisser le champ libre aux
États-Unis en matière d'O.G.M, breveter toutes
les découvertes et, accessoirement, mieux nourrir la
planète.
Il y a pourtant trop
de gens en Europe, et notamment en France, qui ne
l'entendent pas de cette oreille. Limagrain compte fermement
sur le nouveau gouvernement pour mettre au pas les
"passéistes" qui s'obstinent à refuser les
O.G.M. Pierre Pagesse, actuel président de Limagrain,
tient à ce sujet un discours facile à
décrypter, même s'il s'habille d'arguments
pleins de bon sens paysan :
" Alors que
l'agriculture est menacée d'essoufflement, la
société ne lui a jamais autant demandé
: elle doit non seulement relever le défi alimentaire
mais garantir l'équilibre des territoires et
contribuer à un meilleur environnement. Ces missions,
elle ne pourra les réussir qu'au prix d'un effort
considérable en matière de recherche et
d'innovation. Cinq prix Nobel français l'ont
d'ailleurs clairement rappelé. Ils ont insisté
sur la nécessité de promouvoir des ruptures
techniques et soutenu, en particulier, l'utilisation
judicieuse des plantes génétiquement
modifiées. L'agriculture doit être au cur
de cette mutation. Elle doit maîtriser son destin.
Elle doit développer sa propre recherche et ne pas
laisser quelques géants mondiaux de l'industrie
imaginer son avenir à sa place. L'agriculture
durable, c'est d'abord des agriculteurs qui durent.
"
(propos
publiés sur le site biogemma.com)
Actuellement,
Limagrain, sous son nom propre ou en partenariat,
mène des expériences de cultures
transgéniques en plein champ en France, au
Royaume-Uni, en Italie et en Espagne sur les produits
suivants : maïs, colza, melon, tournesol, tabac,
tomate, blé, pomme de terre. Dernier détail :
alors que tous les grands groupes chimiques et
pharmaceutiques investissent dans les semences, Limagrain se
lance dans la pharmacie en créant Meristem (1997),
société destinée en principe à
produire des protéines thérapeutiques à
usage médical. On notera cependant que l'un des
premiers brevets déposés par Meristem concerne
une séquence ADN produisant un enzyme destiné
à empêcher la germination des graines
laissées au sol après la récolte :
bref, une variante du gène terminator, dont on ne
voit pas trop l'intérêt
thérapeutique.
Retour
en haut de page
Les
O.G.M. en Amérique du Nord : premier
bilan
"Six années de
cultures OGM aux Etats Unis et au Canada", un rapport
accablant disent la FNAB et Greenpeace
La
Fédération Nationale d'Agriculture Biologique
des régions de France et Greenpeace, dans un
communiqué commun, incitent les pouvoirs publics
à se pencher sur un rapport de la Soil Association
qui selon eux "révèle le bilan
désastreux de l'agriculture transgénique en
Amérique du Nord."
Selon ce rapport que
la Soil Association, association de promotion de
l'agriculture biologique au Royaume Uni vient de rendre
public, le soja, le maïs et le colza
génétiquement modifiés ont
coûté à l'économie
américaine depuis 1999 au moins 12 milliards de
dollars en subventions, baisse des prix, pertes de
marchés d'exportations et rappels de produits.
Selon ce rapport les
agriculteurs n'ont pas obtenu les profits promis par
l'industrie des biotechnologies et les problèmes de
contamination entre cultures traditionnelles et cultures
d'organismes génétiquement modifiés
(OGM) ont entraîné un kyrielle de
difficultés économiques et
juridiques.
La
Fédération Nationale d'Agriculture Biologique
des régions de France (FNAB) et Greenpeace,
qualifient d' "accablant "ce rapport qui porte sur plus de
six années de cultures OGM aux Etats Unis et au
Canada : " Rendements décevants ; épandage
massif d'herbicides, dont l'atrazine, un herbicide toxique
dont l'usage est censé être rendu inutile par
les OGM ; apparition de résistances
simultanées à 3 molécules herbicides
chez les adventices ("mauvaises herbes") ;
dégâts des pyrales du maïs
remplacés par ceux d'autres insectes (
en
attendant une résistance à la molécule
Bt contenue dans les maïs insecticides) ; effets
"secondaires" totalement imprévus et dommageables aux
paysans ; pertes de marché et prix bas pour les
producteurs ; impossibilité de se fournir en
variétés non contaminées ;
impossibilité de maintenir des filières sans
OGM."
Le rapport ,
soulignent les deux organisations indique qu'en 2001, en
moyenne, les variétés de soja Roundup Ready
(soja tolérant à l'herbicide Roundup) ont
obtenu des rendements inférieurs de 6 % aux
rendements des mêmes variétés
conventionnelles, et inférieurs de 11 % à ceux
des variétés conventionnelles à hauts
rendements. Au niveau de la quantité d'herbicide
utilisée, les 10 % de champs de soja les plus
traités (surtout plantés avec du soja Roundup
Ready) requièrent 34 fois plus d'herbicide que les 10
% les moins traités (variétés
conventionnelles).
"Cet échec
agronomique et économique désastreux doit
renforcer les Etats européens dans leur refus de
lever le moratoire actuel, face à une Commission
encline à céder aux pressions
américaines", déclare Eric Gall, chargé
de campagne OGM à Greenpeace France.
Pour les signataires
du communiqué, "Ce rapport ne peut qu'abonder dans le
sens de tous ceux qui, en Europe, réclament la plus
grande prudence et l'interdiction de toute culture OGM en
plein champ, tant que tous les doutes n'auront pas
été levés sur les dangers, et tant
qu'une séparation étanche n'est pas possible
entre filières OGM et non-OGM "
Pour la FNAB et
Greenpeace, le rapport de la Soil Association montre que ces
deux conditions sont impossibles à remplir. "Si,
demain, la Commission européenne réussissait
à lever le moratoire qu'ont imposé les Etats
membres pour les cultures OGM, elle condamnerait les
filières sans OGM, dont la filière bio. Ce
serait peut-être même aller à l'encontre
de ce qui se dessine en Amérique du Nord : une baisse
drastique des cultures OGM, voire leur abandon à
terme", déclare Vincent Perrot,
délégué général de la
FNAB.
Suite à ce
bilan désastreux, datant du début du mois de
septembre, d'autres résultats, venus des
États-Unis et publiés le 27 septembre,
s'efforcent de rectifier le tir :
Selon une
étude du National Center for Food & Agricultural
Policy de Washington l'emploi de graines OGM de maïs et
de soja ou encore de tournesol aurait significativement
augmenté le revenu d'agriculteurs tout en diminuant
fortement la consommation de pesticides.
Cette étude du
National Center for Food & Agricultural Policy de
Washington, (organisation privée à but
non-lucratif, peut-on lire dans le Washington Post), montre
que des variétés OGM de maïs, de soja et
de tournesol entraîneraient dans le Kansas une
augmentation de la production de 290 000 tonnes, provoquant
un accroissement du chiffre d'affaires de 52 millions de
dollars et une réduction de 900 tonnes des pesticides
utilisés.
Dans le Missouri,
l'agriculture OGM de pommes, de maïs, de coton, de riz
et de soja produirait 105 000 tonnes d'aliments et de fibres
en plus, entraînant ainsi une augmentation du chiffre
d'affaires de 81 millions de dollars et une réduction
de 1 750 tonnes de pesticides.
L'avenir nous dira
très vite qui a raison, mais ce n'est pas la
première fois qu'on constate que la consommation
d'herbicides, loin de diminuer, a considérablement
augmenté en Amérique du Nord ces
dernières années.
(information
recueillie sur le site agrisalon.com)
Retour
en haut de page
Pourquoi
nous nous opposons aux OGM
Nous ne pensons pas
à Attac que les OGM nous veulent
systématiquement du mal : produire des plantes
pouvant se passer d'herbicides, d'engrais chimiques, des
variétés de végétaux ayant des
caractéristiques technologiques intéressantes,
capables de résister à la sécheresse,
au froid etc... n'est pas sans intérêt, surtout
si l'on considère la tendance démographique de
la planète.
L'histoire des
sciences nous apprend cependant que chaque découverte
peut produire du bon grain ou de l'ivraie, selon ce qui en
est fait et surtout selon les intérêts
financiers de ceux qui exploitent la découverte ou le
procédé. C'est le cas des OGM. Le principe de
précaution exige que l'on fasse très
sérieusement le tri, quelle que soit la pression
économique ou sociale pour l'escamoter. Ce tri doit
se faire dans la sérénité et à
l'abri de pressions, ce que seule la puissance publique peut
garantir.
Encore faut-il
qu'elle s'en donne les moyens. Non seulement elle doit
assurer le financement des recherches pour établir
les effets des OGM (financement qu'elle pourrait exiger des
industriels désirant diffuser ces OGM), mais
également la liberté de la démarche
scientifique et de communication des chercheurs
impliqués, qui doivent impérativement
être à l'abri de sanctions ouvertes ou
déguisées si leurs résultats ne vont
pas dans le sens voulu par l'industriel.
Pour l'instant, force
est de constater que ce n'est pas le cas, et que nous ne
savons pas grand-chose sur les OGM, notamment sur leur
toxicité : lorsqu'on introduit un insecticide dans
l'ADN d'une plante, on est en droit de se demander quels en
seront les effets à long terme sur les consommateurs.
On est en droit aussi de s'interroger sur la contamination
des champs non-OGM par les pollens venus de parcelles
où l'on cultive des plantes
génétiquement modifiées. Cette
contamination existe, elle a été plusieurs
fois constatée (quatorze exemples ces
dernières semaines en Grande-Bretagne) et serait
mortelle pour l'agriculture biologique.
Voilà
pourquoi, dans l'état actuel des connaissances, et
afin de prévenir toute catastrophe
irréversible, le moratoire sur les OGM doit
être maintenu au sein de la communauté
européenne, et les essais en plein champ interdits,
même si les OGM ne sont pas systématiquement
condamnables.
Jean
Tosti, attac 66
Retour
en haut de page
|