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[FOREL AFRICA] Parlons de pays en voie de destruction



molcard wrote:
> 
> Bonjour
> juste pour signaler mon intérêt concernant le texte de l'AFEI Email :
> philane@easynet.fr. . Depuis le debut de ces forums voilà un texte qui
> me parle de citoyenneté mondiale et qui donne vraiment des pistes de
> discussion Merci Anne_Claire

Bonjour
suite à cet encouragement, je résiste difficilement à l'envie de vous 
communiquer une intervention d'une de nos partenaires sénégalaises, 
Binta Sarr. Présidente de l'Association de promotion de la femme 
sénégalaise (APROFES), invitée aux rencontres internationales d'Attac 
des 24, 25 et 26 juin à Paris, elle était déjà intervenue lors du 
contre-sommet des autres voix de la planète à Lyon en juin 1996. Sa 
contribution est un peu longue mais aborde de nombreux thèmes qui 
préoccupent les "attaciens" : la dette, la souveraineté politique et 
économique, les privatisations, les ONG et leur instrumentalisation par 
la Banque mondiale, les femmes et l'ajustement structurel, les formes de 
résistance, etc. Elle ouvre ainsi de nombreuses pistes de réflexion, de 
discussion, de débats qui, je l'espère, sauront s'exprimer sur ce forum 
de discussion. 
Anne, AFEI

Intervention de Binta Sarr
Parlons de pays en voie de destructionŠ

Parler d¹Afrique sous plans d¹ajustement structurel est une question 
très actuelle. Actuelle car c¹est la souveraineté économique et même 
politique de l¹Afrique qui est en jeu après toutes ces années 
d¹indépendance. (Š)
L¹endettement a été un moyen qui a accentué le phénomène de soumission 
de l¹Afrique. Il représente un puissant instrument politique. (Š) 
Peut-on parler de souveraineté et peut-on parler de pays en voie de 
développement ? Comment parler de souveraineté économique en Afrique 
quand les grandes décisions économiques sont prises soit par le Club de 
Paris, les institutions de Brettons Wood, soit à Paris, à Washington ou 
ailleurs ? Comment parler de « pays en voie de développement » quand on 
voit la situation aujourd¹hui, surtout après la dévaluation du franc 
CFA ? Parlons plutôt de « pays en voie de destruction ». La situation, 
au lendemain des indépendances était bien meilleure que celle que nous 
connaissons aujourd¹hui.
Je viens de me procurer des chiffres sur lesquels je vais revenir, des 
chiffres issus de la dernière réunion du Conseil économique et social du 
Sénégal. C¹est le gouvernement lui-même, les ministres, qui se rendent 
compte de cette situation. Et ce sont ces mêmes ministres qui essaient 
chaque jour d¹être les meilleurs élèves de la Banque mondiale.
Les pays africains sont des pays en voie de destruction du moment où 
l¹on assiste à la destruction des capacités productives, des ressources 
d¹un pays, surtout les ressources naturelles, la destruction des efforts 
des nationaux avec le phénomène des vagues de privatisation, la 
destruction des initiatives de la société civile et la destruction des 
valeurs et de la culture africaine. Qu¹est-ce que ce système a produit ? 
des pauvres, des mendiants, des prostituées et des délinquants.
Enfin, avec la globalisation de l¹économie, on peut dire que l¹Afrique 
est étranglée, étouffée. C¹est une tentative de suppression de l¹Afrique 
de la carte.

Privatisation : 
une recolonisation
Depuis quelques années, nous assistons à des vagues de privatisation. 
Elles ne sont pas spécifiques au Sénégal mais sont spécifiques à tous 
les pays africains. 
Qui prend la décision de privatiser ? Ce ne sont pas les gouvernements 
africains ­ même s¹ils disent que telle ou telle société doit être 
privatisée car elle est mal gérée ­ mais les multinationales européennes 
ou américaines. Les mécanismes de vente de ces sociétés ne sont pas 
décidés au niveau local. Les nationaux sont écartés de la vente, ils ne 
peuvent pas acheter ces sociétés. 
Les travailleurs, les syndicats se mobilisent pour refuser la 
privatisation de leur société. Ils entament beaucoup de luttes. Mais, 
dans un pays comme le Sénégal, le mouvement syndical est faible car de 
nombreux partis d¹opposition sont maintenant au pouvoir et les syndicats 
étaient liés à ces partis. Cette coalition gouvernementale affaiblit le 
mouvement des travailleurs sénégalais. Des responsables syndicaux sont 
dans ce mouvement de lutte et font en même temps le jeu du gouvernement 
pour accélerer ce processus de privatisation. Quoiqu¹il en soit, chaque 
fois, les travailleurs font la grève. Ils ont une vision nette des 
problèmes, connaissent le pourquoi de ces privatisations, l¹impact sur 
les travailleurs et sur les populations en général.
Après chacune des privatisations succèdent de faux espoirs. Il est dit 
aux travailleurs qu¹il sera créé de petites entreprises, des groupements 
économiques. Mais rien ne marche. Car, dans le cadre de la 
mondialisation, mise en concurrence, une petite entreprise ne peut 
fonctionner et les travailleurs vont augmenter le rang des chômeurs.
On peut dire qu¹il s¹agit d¹une recolonisation. Les sociétés étrangères 
qui achètent les entreprises dans le cadre des privatisations sont en 
fait les sociétés qui existaient autrefois au Sénégal, du temps 
colonial. Parfois, sous d¹autres noms, mais ce sont des multinationales 
qui ont évolué. 
Par exemple, dans le cadre de la privatisation de l¹eau, c¹est la 
société qui maîtrisait le secteur de l¹eau pendant l¹époque coloniale 
qui est revenue pour acheter la Société nationale d¹exploitation des 
eaux du Sénégal. Pour l¹électricité, aussi. 
Qu¹avons-nous à gagner à ces privatisations ? Rien. Car les nationaux 
n¹ont aucun contrôle. Il y a un directeur étranger et un directeur 
sénégalais. Il est bien payé, ses affaires marchent, mais il n¹a aucun 
pouvoir de contrôle dans la société. Comment ça marche, quelles sont les 
recettesŠ il ne sait pas. Et quand il a des chiffres, ce sont ceux que 
la multinationale lui a fournit. Mais nous savons qu¹il ne s¹agit pas de 
la réalité.

Le gouvernement n¹y gagne rien, les nationaux n¹y gagnent rien. Et 
l¹impact est plus négatif encore pour les populations pauvres. D¹abord, 
la Banque mondiale a demandé la privatisation des bornes-fontaine. Il 
n¹existe plus de fontaines publiques. Ensuite, le prix de l¹eau a 
augmenté quasiment du simple au double. 
Déjà, on voit les conséquences sur le plan sanitaire. Le problème numéro 
un en Afrique était la propreté. Mais il se posait surtout en milieu 
rural où les femmes marchent 4 à 5 kilomètres pour aller chercher de 
l¹eau. Aujourd¹hui, même en milieu urbain, se pose le problème de l¹eau. 
Tu dis à un enfant « Tu ne vas pas te laver ? », mais il ne peut pas se 
laver car il faut avoir 10 F. Et quand tu as une famille qui a huit ou 
dix enfants, qui travaille dans le secteur informel, jusqu¹au soir, pour 
gagner peut-être 500 F (5 F français), la priorité est la nourriture. 
Des enfants peuvent rester douze jours sans se laver car ils ne peuvent 
pas acheter la bassine de vingt litres qui coûte actuellement 10 F alors 
qu¹auparavant existaient des bornes-fontaine publiques. Parce que la 
Banque mondiale a dit qu¹il ne fallait plus payer l¹eau pour les 
populations mais qu¹il fallait que celles-ci se prennent en charge pour 
l¹eau, pour la santé, pour l¹éducationŠ
En milieu rural, la situation a réellement empiré. Tout d¹abord, suite à 
la dévaluation. Le forage qui coûtait trente millions coûte actuellement 
cent millions. Ajouté à cela le désintérêt grandissant pour l¹Afrique. 
Les bailleurs n¹investissent plus en Afrique. Un forage qui fonctionnait 
pour un village va servir maintenant à quatre ou cinq villages.
Plus grave encore, le processus de privatisation a été engagé en milieu 
rural depuis trois mois. Donc, tout est privatisé, les services 
vétérinaires, la santé, l¹eau. Auparavant, existait un comité villageois 
de gestion de l¹eau. L¹Etat menait à bien les grosses réparations au 
niveau des barrages. Mais pour changer un moteur, changer une pompe, 
cela demande beaucoup de monde. Maintenant, on assiste à un 
dépérissement. Un dépérissement volontaire des services techniques du 
ministère de l¹Hydraulique, le parc des engins n¹est plus renouvelé.
J¹étais rattachée à ce ministère, j¹étais chef du service régional de 
l¹hydraulique dans la région de Kaula. Le budget de mon service entre 
1990 et 1995, année où j¹ai quitté ce travail, est passé de vingt 
millions à un million. Lorsqu¹un forage tombait en panne, j¹envoyais une 
équipe sur le terrain car j¹avais les moyens. J¹avais une voiture 
d¹intervention. Elle est tombée en panne, elle n¹a jamais été réparée. 
Les dotations budgétaires ont disparues. Quand un paysan venait me dire 
que son forage était tombé en panne, je lui disais d¹acheter le gasoil. 
Puis, d¹acheter les pièces de rechange. Puis, plus grave encore, de 
louer une voiture pour aller exécuter le dépannage. Et tout ça, sur le 
dos des paysans. 
La situation a donc réellement empiré. Il existait des techniciens mais 
plus de 80 % des effectifs ont été licenciés récemment. Et la Banque 
mondiale, depuis dix ans, exige du gouvernement sénégalais qu¹il ne 
réalise plus aucun recrutement. Dans le secteur de l¹eau, dans celui de 
la santé, on ne recrute plus. Et plus encore on renvoie. 
La privatisation laisse donc les paysans livrés à eux-mêmes. Ils se sont 
organisés en mutuelles qui donne la possibilité, par exemple, de se 
fournir en pièces détachées. Mais pour les grosses réparations, le 
problème est insoluble. Un village ne peut supporter le changement d¹une 
pompe qu¹il faut obligatoirement changer tous les dix ans, un moteur 
qu¹il faut changer tous les cinq ans, six millions de francs CFA pour 
l¹une, trois millions pour l¹autre.
Ces conséquences de la privatisation sont les mêmes pour tous les 
secteurs, l¹éducation, la santé, les transportsŠ

Un processus 
de liquidation
Non seulement des sociétés étrangères s¹implantent mais, par la 
concurrence, liquident les sociétés existantes sur place. Un procès 
oppose depuis un an Coca-Cola et NBA, société de boissonnerie 
sénégalaise. Coca-Cola s¹est livré à de nombreux harcélements pour que 
NBA disparaisse. Cette multinationale a beaucoup de moyens : elle peut 
descendre ses prix, améliorer ses produits, pour un certain temps, le 
temps de liquider NBA. Si la bouteille coûte 150 F, Coca-Cola va vendre 
la sienne à 125 F et sera ainsi plus concurrentiel. Quand la 
boissonnerie sénégalise sera liquidée, Coca-Cola se retrouvera seul, 
sans concurrence, et pourra relever ses prix puisqu¹il sera en situation 
de monopole. Ce processus de liquidation se retrouve dans tous les 
secteurs.
L¹Etat sénégalais avait beaucoup emprunté auprès de la Banque mondiale 
et d¹autres créanciers pour créer une industrie de la tomate. Des 
aménagements ont été réalisés au niveau du fleuve Sénégal. Des 
encouragements ont été faits pour mettre en place des entreprises 
sénégalaises de production de la tomate. Des entreprises se mettent en 
place, des femmes se rassemblent en groupements, reçoivent des prêts de 
la Caisse nationale de crédits agricoles. Des usines voient le jour, la 
tomate est cultivée. Puis, intervient la libéralisation de l¹économie. 
La tomate italienne pénètre sur le marché sénégalais et concurrence la 
tomate locale par des tarifs inférieurs. La tomate sénégalaise ne peut 
plus être vendue, pourrit, les usines ferment, les femmes ne parviennent 
pas à rembourser leurs crédits. Elles se mettent alors à vendre leurs 
moutons, leurs chèvres pour rembourser leurs crédits. Pour le riz, la 
situation est la même.
Vous voyez qu¹avec cette mondialisation, l¹Afrique est réellement 
étouffée. Nous ne pouvons pas vendre chez nous mais nous ne pouvons pas 
vendre ailleurs non plus.

Les femmes, 
premières victimes
L¹impact des plans d¹ajustement structurel est négatif pour tous, mais 
plus encore pour les femmes sénégalaises. L¹Etat sénégalais s¹est 
désengagé de tous les services sociaux, éducation, santéŠ 
Le taux de scolarisation est en train de baisser. Actuellement, le taux 
de scolarisation des filles est de 48,3 %. Il baisse et on assiste à la 
déscolarisation des filles. Les parents n¹ont plus le moyens de mettre 
tous leurs enfants à l¹école, la femme travaille souvent dans la rue, 
dans le secteur informel, il est nécessaire qu¹il reste une personne à 
la maison pour s¹occuper des travaux ménagers. En général, ce sera la 
filleŠ La situation de la femme va s¹aggraver.
Le taux de mortalité maternelle est très élevé, 850 décès pour 100 000 
naissances. Vous pourrez faire la comparaison dans vos pays respectifs. 
Au lieu de baisser, ce taux risque d¹augmenter : les femmes évitent les 
centres de santé qui sont aussi privatisés. Avec la dévaluation du franc 
CFA, entre 1994 et 1996, les prix des produits pharmaceutiques sont 
passés du simple au double.
Le taux d¹analphabétisme chez les femmes est de 93 %. Ce taux ne va pas 
diminuer. La surcharge de travail sur la femme fait qu¹elle ne peut plus 
suivre les programmes d¹alphabétisation. L¹Etat a lui-même constaté que 
les programmes d¹alphabétisation ne marche plus très bien.
Avec la dévaluation du franc CFA, la femme est encore plus pauvre. Elle 
n¹a pas accès aux ressources productives, pas accès à la terre, pas 
accès aux crédits. Ce sont les hommes qui sont membres du système 
coopératif, les femmes n¹ont pas accès à ces coopératives agricoles. 
C¹est le chef de famille qui reçoit les crédits, qui reçoit les semences 
et les engrais. C¹est lui le propriétaire terrien. Les femmes n¹ont 
rien, sauf à appartenir à une ONG. Donc concernant la question foncière, 
les femmes sont très lésées. Et la polygamie entrave la promotion de la 
femme. Quand l¹homme reçoit sa semence, son engrais, c¹est pour son 
propre champ, ses cinq ou six femmes se débrouillent seules. L¹Etat 
prend en charge les cultures de rente comme celle de l¹arachide. Ce sont 
les hommes qui en sont chargés. Les femmes s¹occupent des cultures 
vivrières, des cultures de légumes.
Lors de la conférence des ONG à Pékin, des ONG européennes ont fait une 
communication sur le sort de l¹Afrique après la dévaluation. Elles ont 
tenté de démontrer que la dévaluation avait un impact positif sur les 
populations africaines en milieu rural. Selon elles, le paysan pouvait 
vendre maintenant ses produits le double d¹auparavant. Mais si le prix 
du kilogramme d¹arachide a pu doubler, il ne faut pas oublier les coûts 
de production qui eux aussi ont doublé comme tout le reste d¹ailleurs, 
les médicaments, le sucreŠ sans compter maintenant le taux d¹inflation. 
Si le prix du kilogramme d¹arachide a doublé, alors le prix du riz, du 
gasoil a doublé, celui des transports, des médicaments, de tous les 
produits de première nécessité a doublé.
La pauvreté dans les villes est un phénomène qui prend de l¹ampleur. Les 
populations en milieu rural sont toujours très pauvres mais la situation 
s¹est accentuée en ville. Il n¹y a plus qu¹une issue, le secteur 
informel. Les usines ferment, l¹administration ne recrute plus depuis 
1985. Avec les plans d¹ajustement structurel, la Banque mondiale a 
imposé au gouvernement sénégalais de ne plus recruter. Et il a mis en 
place des programmes de départ volontaire. En ville, les hommes ne 
travaillent pas, ce sont les femmes qui essaient de se débrouiller, qui 
travaillent dans le secteur informel.
Donc les plans d¹ajustement structurels et surtout la dévaluation du 
franc CFA ont accentué le phénomène de féminisation de la pauvreté.
L¹Aprofes
Dans ce contexte, nous avons mis en place l¹APROFES, l¹Association pour 
la promotion de la femme sénégalaise. Une association de femmes créée, 
gérée et dirigée par des femmes avec trois objectifs : lutter contre la 
pauvreté, améliorer la situation sociale de la femme sénégalaise, 
renforcer le pouvoir économique de la femme. La plupart des ONG ont une 
approche de développement communautaire : si le gouvernement ne fait 
plus ça, il faut le remplacer, il faut compléterŠ Mais quand nous 
faisons le bilan de cette approche de développement communautaire, on se 
rend compte qu¹au niveau de la conscientisation des populations, 
beaucoup de choses restent à faire. Si on procure du lait aux gens sans 
leur expliquer pourquoi ils n¹ont pas lait, si on leur fournit de la 
nourriture sans leur expliquer pourquoi elles ont faim, je pense qu¹on 
ne résoudra jamais le problème du développement en Afrique. Nous, nous 
mettons en place de programmes de développement communautaire mais 
accompagné par un programme d¹éducation populaire pour le changement.

En direction des intellectuels
Nous avons constaté cette absence de conscientisation au niveau des 
femmes mais aussi au niveau des intellectuels. Quand je discute avec des 
intellectuels qui possèdent une maîtrise en économie sur la Banque 
mondiale, ils m¹expliquent que cette banque vient pour régler tous les 
problèmes après que nos gouvernements aient détourné tout l¹argent. Dans 
tout le pays, vous pouvez voir des panneaux sur lesquels est écrit 
« c¹est la Banque mondiale qui répare les routes, c¹est la Banque 
mondiale qui reconstruit les hôpitaux, c¹est la Banque mondiale qui 
développe des programmes d¹alphabétisation ». C¹est donc très difficile 
de discuter avec certains intellectuels qui sont persuadés que la Banque 
mondiale fait de très bonnes choses et qu¹elle est là pour nous sauver. 
Nous pensons donc qu¹il faut agir en direction de la base mais aussi en 
direction des intellectuels. Je suis ingénieur hydraulicienne et j¹ai 
pourtant beaucoup de mal déchiffrer le langage de notre 
haut-fonctionnaire au ministère des Finances. Je ne comprends pas ce 
qu¹il dit sauf que la Banque mondiale et le FMI sont là pour régler les 
problèmes de l¹Afrique.
Notre travail d¹explication concerne donc aussi bien les populations à 
la base que ces intellectuels. Nous avons un programme d¹information, de 
sensibilisation spécifique aux intellectuels, et un autre spécifique aux 
populations pauvres. 

En direction des femmes
C¹est un travail de longue haleine. Pourquoi difficile ? Les femmes ne 
maîtrisent pas leur environnement social, ni leur environnement 
physique. Il est donc difficile de faire un programme d¹alphabétisation 
économique dans leur direction. L¹obstacle, c¹est le mur de l¹ignorance. 
On parle des communautés rurales, de leurs structures décisionnaires, 
les femmes ont le droit de vote. Mais que ce passe-t-il ? Un homme a 
cinq femmes, il leur indique la couleur du bulletin qu¹elles doivent 
déposer dans l¹urne. On vote pour des personnes, pour des questions 
d¹ethnie, des raisons de famille, de religion ou autre mais pas pour des 
programmes, des programmes de développement alternatif. Les populations 
ne sont pas non plus en mesure de comprendre la raison d¹être de tel ou 
tel programme. 
Les ONG doivent intervenir à tous les niveaux. Au début, nous pensions 
travailler avec les populations mais sans s¹occuper des questions 
politiques. C¹était une erreur. Les leaders qui appliquent ces plans 
d¹ajustement structurel qui ont un impact tellement négatifs, sont élus 
par les femmes. Elles représentent 72 % de l¹électorat car les jeunes, 
dégoûtés, s¹abstiennent, pensent que les élections sont du théâtre. 
A la base, ce sont les femmes qui sont présentes, qui applaudissent, qui 
remplissent les meetings mais on ne les retrouve pas au niveau des 
forces de direction. Pareil au sein des syndicats. Les femmes sont 
partout minoritaires : 10 % au parlement, 2 % des membres du Conseil 
économique et social. Elles sont écartées des instances de décision.
C¹est donc très difficile d¹aller vers les femmes avec des programmes de 
conscientisation. Nous allons vers elles avec des programmes de crédit 
avec pour objectif qu¹elles sachent se prendre en charge. Nous pouvons 
ainsi atteindre tout un village ou tout un quartier populaire pour 
développer notre programme d¹éducation.

En direction des enfants
Nous travaillons aussi en direction des enfants. Pour qu¹une fois 
adultes, ils connaissent leurs droits. Nous avons mis en place un centre 
socio-éducatif avec un programme d¹information juridique. Les enfants 
pourront ainsi devenir des citoyens conscients et responsables du 
développement de leur pays, des citoyens qui pourront dire « non, je 
n¹accepte pas cette politique » ou oui.
Les programmes d¹alphabétisation classiques véhiculent des stéréotypes 
où l¹on nous parle d¹une femme qui pile le mil, d¹une femme qui cuisine. 
Nous, nous voulons leur donner un autre contenu, un contenu émancipateur 
qui prenne en compte les aspects politiques et économiques.
Nous utilisons le théâtre populaire grâce auquel nous sensibilisons aux 
questions de la pauvreté pour remonter à ses sources. Nous montrons à la 
population, surtout aux femmes que la pauvreté n¹est pas une fatalité. 
Pourquoi sommes-nous devenus pauvres et maintenant quelles stratégies 
pouvons-nous développer ? 
Le 8 mars, nous avons organisé un programme de conférences qui a réuni 
près de 1000 femmes. Nous sommes parvenus à réunir les femmes de tous 
les partis politiques et de toutes les organisations syndicales autour 
de la question de la pauvreté.
Les pouvoirs publics sont en train de se rendre compte du danger que 
notre travail peut représenter. Juste avant de me rendre à ce 
contre-sommet, j¹ai été convoquée à de multiples reprises au siège de la 
police et au tribunal. On nous reproche de ne pas nous cantonner au 
développement communautaire, aux programmes de crédit, de toucher aux 
questions politiques, on me menace de me retirer mes papiers. Nous leur 
avons répondu que nous travaillons avec les femmes, que la femme soit 
aux champs, qu¹elle soit dans un parti politique ou dans un syndicat, 
sur les questions des femmes. Nous ne les mobilisons pas sur des 
questions de politique partisane, mais sur leurs réalités. La lutte 
contre la pauvreté est aussi une question de développement.

Des ONG 
sous contrôle ?
Le travail est difficile parce que les ONG sont divisées, certaines 
d¹entre elles étant convaincues que la Banque mondiale recherche la 
concertation, la négociation. Cette banque a même mis en place un comité 
d¹inspection. Elle n¹hésite pas à réunir les ONG pour discuter avec 
elles. C¹est sûr, si nous disons pauvreté, la Banque mondiale pleure 
avec nous. Si nous parlons de participation, elle va plus loin que nous 
en parlant de participation populaire. Mais est-cela la réalité ? Est-ce 
que les choses vont changer ? Les méthodes d¹intervention de la banque 
ont-elles changé ? Les pays africains profitent-ils réellement des frais 
? Ce sont les vraies questions qu¹il faut se poser. 
Mais ces ONG s¹écartent des questions essentielles, des questions de 
fonds, pour discuter avec la banque des questions de négociation, de 
participation, comme dernièrement à Accra. Je suis alors un peu 
découragée parce que de nombreuses ONG pensent que la Banque est en 
train de changer. Il faut dire que le langage des techniciens de la 
Banque a changé. 
Il nous faut faire attention. En Afrique, les partis au pouvoir, comme 
ceux de l¹opposition une fois qu¹ils parviennent au pouvoir, donnent la 
main au FMI et à la Banque mondiale. Que reste-t-il d¹autre que les ONG 
qui travaillent avec la société civile ? Les ONG sont donc le dernier 
espoir pour les populations pauvres, les populations africaines. Elles 
peuvent jouer un rôle avec des organisations politiques ou syndicales 
progressistes. Mais si, nous aussi ONG, nous donnons la main à la Banque 
mondiale, je dis que c¹est fini, c¹est fini pour l¹Afrique.
La Banque mondiale est en train de s¹organiser dans ce sens. Elle a mis 
en place des comité de liaison dans chaque pays africain et ce sont 
leurs techniciens qui travaillent avec les ONG et avec les syndicats. 
Ils ne m¹ont pas mis dans le comité car je leur ai dit que je ne savais 
qu¹une chose : c¹est que la Banque mondiale, toujours, restera une 
banque. Au service des Etats les plus puissants. Quelque soient les 
négociations ou les concertations avec les ONG, elle aura toujours comme 
objectif d¹augmenter l¹impact de ces Etats les plus puissants sur les 
pays du tiers monde et, particulièrement, sur les pays les plus pauvres 
de l¹Afrique.
Il nous reste quand même de l¹espoir car il existe en Afrique des partis 
politiques progressistes qui se démarquent de la vision de nos 
gouvernements, des politiques de la Banque mondiale et du FMI. Il existe 
également des syndicats, des individus, et puis des groupes. Comme les 
Autres voix de la planète, le Comité pour l¹annulation de la dette du 
tiers monde (CADTM), la campagne 50 ans ça suffit. Il nous reste alors 
beaucoup d¹espoir et nous pensons qu¹avec ce partenariat Nord-Sud, les 
choses vont changer. Nous allons rentrer dans un processus de réflexion 
pour mettre en place des alternatives, des stratégies de développement 
pour un changement réel en vue d¹un développement durable et libérateur 
en Afrique. 

Suite à cette intervention, Denise Comane du CADTM (Collectif pour 
l'annulation de la dette du tiers monde, par ailleurs co-organisateur 
des rencontres internationales d'Attac), concluait en ces termes :

Exiger des débats démocratiques
Le changement dont parle Binta Sarr, la rupture souhaitée, implique 
notre responsabilité ici pour amorcer cette rupture, ce changement. Il 
faut en effet qu¹il y ait convergence de cette lutte qui est menée dans 
le Sud avec une lutte politique réelle, ici, dans le Nord. Sinon, cela 
n¹a pas de chance d¹aboutir. Les leviers de commande sont ici et nous 
avons des responsabilités énormes dans nos activités de solidarité.

Le visage de la Banque mondiale est vraiment à observer et à dénoncer. 
Car ses responsables essaient réellement de convaincre tout le monde 
qu¹ils se réforment, ils demandent aux ONG des conseils, mais tout cela 
est de la vaste blague. Il s¹agit avant tout d¹une man¦uvre 
d¹enveloppement de la société civile par le biais de la représentation 
dans les ONG. On paie grassement des billets d¹avion à des ONG pour 
participer à des colloques ou autres, on paie des ONG de femmes parce 
que la Banque mondiale a compris que la femme est essentielle dans la 
vie de tous les jours, on assiste à une véritable opération de charme en 
direction des ONG, on leur allonge du fric. 
Mais c¹est pour nous faire oublier que la Banque mondiale,  destructure 
complétement l¹Etat, la santé, l¹éducationŠ et redonne un tout petit peu 
d¹argent à une ONG de femmes pour compenser finalement ce que l¹Etat 
n¹est plus capable de faire. Une destruction systématique d¹un côté et 
quelques pièces de monnaie de l¹autre pour créer un tampon, éviter que 
tout cela ne pose des problèmes plus graves. 
Cette situation risque de compromettre gravement tout l¹esprit 
d¹indépendance, les décisions, les activités des ONG et pas seulement 
dans le Sud, dans le Nord aussi. Nous-mêmes pouvons être dans le 
collimateur sous la pression d¹injonctions du gouvernement même si nous 
nous appelons ONG. Certains pourraient s¹appeler OPG 
(paragouvernementales) puisqu¹elles suivent les injonctions politiques 
des gouvernements. Il nous faut donc être très attentifs à l¹esprit 
d¹indépendance des ONG.

Je ne sais pas comment cela se passe en France mais en Belgique, il n¹y 
a aucun débat parlementaire de fond sur les questions des rapports 
Nord-Sud. Autrement dit, toutes les décisions prises par le FMI ou la 
Banque mondiale le sont entre autres par des représentants de la 
Belgique qui n¹ont de compte à rendre à personne. Jamais ils ne sont 
interpellés dans un Parlement pour rendre compte de leur activités. 
Cette situation rejoint donc le problème de la démocratie en général. En 
Europe, nous avons un parlement qui ne peut pas faire grand chose mais 
un conseil des ministres, et donc des noyaux de plus en plus restreints 
de décision sur lesquels la population n¹a plus de prise. Il nous faut 
donc exiger des débats démocratiques sur ces questions-là. Nous devons 
les exiger ! Par exemple, lorsque les partis politiques présentent leurs 
programmes, nous devons nous assurer que ces partis seront capables de 
remettre ces questions-là à l¹ordre du jour.


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FOREL AFEI - ATTAC - LES PENELOPES - Thème : L'Afrique
Date de début des discussions : samedi 1 mai 1999
Date de fin des discussions: lundi 7 juin 1999.
Cette liste thématique a pour but de mettre au point un document de
référence durant les débats, qui sera diffusé et utilisé lors de la
rencontre internationale Planet - Un Autre monde est possible