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Octobre dans les colonies

Article publié dans Le Motphrasé

mardi 17 octobre 2006, par Deor

Si le mois d’octobre a une résonance toute particulière pour la Guadeloupe depuis 1801, « les aspects positifs de la présence française en Afrique du Nord et en outre-mer » sont bien mis à mal par ce que ce mois a de symbolique. Cette année, deux évènements, relatifs à l’Algérie ajoutent du volume au rim que nous adressons à ce concept.

Jeudi 12 octobre 2006, Gillo Pontecorvo est mort. Ce nom ne vous dit rien ? En 2003, afin de préparer les guerriers états-uniens à la réticence probable des irakiens à la démocratie et aux libertés que la guerre préventive et civilisatrice leur procureraient, l’état-major projette le plus célèbre des documentaires de ce réalisateur italien. La Bataille d’Alger. Tourné en 1966, ce film relate les méthodes de l’armée française pour contrer le soulèvement du peuple algérien. L’ouverture du film sur une scène de torture a tendance, d’ailleurs, à nous pousser vers des parallèles directs entre cette projection au Pentagone et les pratiques révélées dans la prison d’Abu Ghraïb. Ce film, qui aurait mérité d’être réalisé par un français, a longtemps été interdit en hexagone. Il fait une apparition en 1971, mais plusieurs incidents émaillent les projections (écrans, matériel et films détruits). Ce n’est qu’en 2004 qu’il refait surface sur les écrans français.

Le maire de Rome, où Pontecorvo est décédé, a déclaré qu’il s’agissait d’une grande tristesse personnelle et d’une grande perte pour le cinéma italien. Bertrand Delanoë, son collègue parisien, dirait certainement la même chose, mais il doit être particulièrement occupé à commémorer une autre date sombre de cette même Histoire : le 17 octobre 1961.

Il y a 45 ans, des algériens, de toutes les mouvances politiques, marchaient pacifiquement pour protester contre le couvre-feu imposé aux « Français musulmans » à Paris, contre ces mêmes mesures réactivées à l’occasion des émeutes dans les « banlieues ». Le préfet de police de Paris était alors un des plus grand humaniste de son temps : Maurice Papon. Il a supervisé ce jour-là la grande ratonnade qui eu lieu dans la capitale et à Nanterre : arrestations, tabassages en règle, exécutions, noyades dans la Seine. La presse reprend fidèlement les communiqués officiels, n’annonce que 3 morts et 55 blessés, allant même jusqu’à se féliciter de l’action efficace de la police parisienne, pour le Figaro. Même le quotidien communiste L’Humanité se plie à la censure gaulliste, bien que des carnages furent perpétrés au pied de son siège. Peu de parisiens témoignent. Aujourd’hui encore, on sait peu de choses. Combien de victimes ? 150 corps auraient été repêchés dans la Seine. Certains vont jusqu’à évoquer un millier de morts.

On sait déjà, en Guadeloupe, ce dont sont capables les forces répressives françaises. Les scènes décrites lors de ce 17 octobre 1961 sont comparables à certains récits sur Mé 67. Ce qu’il y a de surprenant, c’est que ce massacre s’est déroulé en France, au cœur même de la capitale. Ce qu’il y a de révoltant, c’est qu’encore aujourd’hui on nous jette à la figure des aspects positifs à cette colonisation mais que les mêmes députés qui proposèrent cette loi refusent encore d’entendre parler d’octobre 1961 [1]. Ce qu’il y a de gerbant, c’est que les mêmes méthodes sont employées à l’encontre des enfants des colonisés dans les quartiers populaires de l’hexagone. Les proportions sont différentes, mais ce sont les mêmes coups frappés avec les mêmes matraques, contre les mêmes peaux, et la justice française assure à ses auteurs la même impunité. On parle toujours de « musulmans », les « indigènes » s’appellent désormais des « immigrés ».

Le paroxysme est atteint en novembre 2005, quand de Villepin dégaine une loi de 1955, adoptée pour répondre au soulèvement de l’Algérie, et appliquée une seule fois en dehors de la métropole : en Nouvelle Calédonie, en 1985, contre les mouvements indépendantistes. Cette loi coloniale permet l’instauration d’un couvre-feu en état d’urgence. Les causes des émeutes, invoquées par la droite et relayées par les médias, sont l’islamisme, le bilinguisme, la polygamie. En ces quelques mots se redessine le mythe de l’indigène barbare que la France doit dresser, mission « plutôt positive » oblige : lui apprendre le français et lui inculquer la religion chrétienne afin qu’il abandonne ses pratiques animales. Chacun sa méthode pour y parvenir : la prison pour Nicolas, les camps militaires pour Ségolène. Depuis, on a timidement parlé des logements sociaux, du chômage. Les experts en immigration qui ont défilé sur les ondes, les colonnes et les plateaux de télévision sont-ils si stupides, au point de passer à côté du dénominateur commun ? L’ Histoire coloniale.

La boucle est bouclée. C’était il y a presque un an.

P.-S.

5 OCTOBRE 1961, communiqué du préfet de police Maurice Papon

"Dans le but de mettre un terme sans délai aux agissements criminels des terroristes, des mesures nouvelles viennent d’être décidées par la préfecture de police. En vue d’en faciliter l’exécution, il est conseillé de la façon la plus pressante aux travailleurs algériens de s’abstenir de circuler la nuit dans les rues de Paris et de la banlieue parisienne, et plus particulièrement de 20h30 à 5h30 du matin. (...) D’autre part, il a été constaté que les attentats sont la plupart du temps le fait de groupes de trois ou quatre hommes. En conséquence, il est très vivement recommandé aux Français musulmans de circuler isolément, les petits groupes risquant de paraître suspects aux rondes et patrouilles de police. Enfin, le préfet de police a décidé que les débits de boissons tenus et fréquentés par les Français musulmans d’Algérie doivent fermer chaque jour à 19 heures ."

A lire sur le site de l’association « 17 octobre 1961 : contre l’oubli »

Notes

[1] le 17 octobre 2001, la plupart des députés de droite quittent l’Assemblée Nationale quand Jacques Floch, socialiste, évoque les événements du 17 octobre. Aucun représentant de la droite n’assistera à la pose de la plaque commémorative sur le Pont Saint-Michel.

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