Juillet 1991 – Page 8

Dossier:  Collusion médias, finance, industriels,

                  politique et manipulation des esprits.


CONCENTRATION FINANCIÈRE, PRESSION DU POUVOIR

Les médias britanniques dans l'étau

Par JEAN-CLAUDE SERGEANT*


EN Grande-Bretagne, le secteur de l'information n'a pas échappé à la vague d'ultralibéralisme des années Thatcher: affaiblissement des syndicats du Livre permettant, certes, le lancement de nouveaux titres dans la presse écrite... mais au sein de groupes de plus en plus concentrés; introduction d'une concurrence sans frein dans l'audiovisuel au risque de mettre en danger le modèle télévisuel qu'est encore la BBC pour le reste du monde. Mais ce libéralisme de façade est allé de pair avec un autoritarisme se traduisant par une pression gouvernementale permanente sur les moyens d'information, pris dans l'étau du pouvoir et de l'argent.

Pendant onze ans, l'action de Mme Thatcher dans le secteur des médias a procédé d'une double volonté: favoriser le jeu des forces du marché tout en limitant l'autonomie des professionnels. Il en est résulté une modification en profondeur des règles de fonctionnement de l'audiovisuel, mais aussi, quoique de façon plus indirecte, de la presse écrite.

Si, au cours de la dernière décennie, la presse nationale britannique a retrouvé une indéniable vigueur, c'est en grande partie aux effets de la législation limitant le pouvoir syndical qu'elle le doit. L'action menée par M. Eddie Shah, patron d'un groupe de journaux gratuits, contre les typographes de la National Graphical Association en 1983, à la faveur de la loi de 1982 limitant les moyens d'action des syndicats a frayé la voie à M. Rupert Murdoch, qui a pu, en toute impunité, récuser la représentativité des différentes organisations du Livre. Cette défaite syndicale a permis le lancement, à moindre coût, de plusieurs titres, qui ont pu utiliser d'emblée les nouvelles technologies et trouver de ce fait les investisseurs nécessaires.

Entre 1980 et 1990, huit titres nationaux ont ainsi été créés, contre deux au cours des vingt années précédentes.

Cette plus grande facilité d'accès au marché a cependant entraîné un renforcement de la concurrence, qui s'est révélé fatal pour les titres les moins vigoureux. Sur les huit créations de la décennie, la moitié ont disparu. Today, lancé par M. Eddie Shah en 1986, aurait également sombré s'il n'avait été repris par le groupe Murdoch un an plus tard. Le dominical Mail on Sunday, créé en 1982, dut attendre trois ans avant d'équilibrer ses comptes, et il est vraisemblable qu'il aurait été condamné sans le soutien du groupe Associated Newspapers, éditeur du Daily Mail et de plusieurs titres régionaux solidement implantés. En fait, les années 80 auront surtout été marquées par le lancement réussi de l' Independent en 1986, suivi, quatre ans plus tard par la création de son complément dominical l' Independent on Sunday dont les rédactions viennent d'être fondues.

En apparence, le marché semblerait avoir donné raison au premier ministre, qui déclarait en juin 1988 à l'agence Press Association que "la libre circulation et expression des idées est davantage assurée par le nombre et la diversité [des moyens d'information] que par des chartes et des règlements spécifiques (1)". A y regarder de plus près, on s'aperçoit cependant que la concentration de la presse nationale britannique s'est considérablement renforcée depuis le retour des conservateurs au pouvoir en 1979. Trois groupes contrôlent les trois quarts du tirage de la presse quotidienne, tandis que 70 % des dominicaux sont sous la coupe de M. Rupert Murdoch et de M. Robert Maxwell. A lui seul, le groupe News International (Murdoch) édite cinq titres nationaux - trois quotidiens et deux dominicaux - soit un total de cinq millions d'exemplaires en semaine et de six millions et demi d'exemplaires le dimanche.

Pouvoir accru des propriétaires

CE formidable empire n'aurait pu être édifié sans l'aval du gouvernement, qui a fermé les yeux sur la reprise du groupe Times Newspapers en 1981 par M. Murdoch et sur son rachat de Today en 1987. En s'abstenant, dans chaque cas, de saisir la commission sur les monopoles et les fusions, le ministre du commerce et de l'industrie savait sans doute qu'il obéissait à des intérêts auxquels le respect du pluralisme et de la diversité des opinions, publiquement proclamé par Mme Thatcher, ne pouvait qu'être subordonné. Cette concentration s'est accompagnée d'un renforcement du pouvoir des propriétaires: moins flamboyants que les barons de la presse des années 30, M. Murdoch, M. Maxwell ou lord Stevens (patron du groupe de presse régionale United Newspapers, qui fit en 1985 l'acquisition des titres du groupe Express), ne se privent pas d'intervenir dans la définition des grands axes de la politique rédactionnelle de leurs journaux (2).

La publication, en 1987, par trois quotidiens et un journal dominical d'extraits de Spycatcher, les Mémoires de Peter Wright, ancien agent de renseignement britannique, malgré l'interdiction gouvernementale, déclencha une série d'actions en justice qui donnent la mesure des pouvoirs dont disposent les autorités en matière de contrôle de l'information. L'arrêt de la Chambre des lords d'octobre 1988, qui mit un terme à cette affaire, confirma l'extrême vulnérabilité de la presse face aux pressions gouvernementales relayées par l'appareil judiciaire: si les juges suprêmes levèrent les injonctions qui avaient frappé les publications poursuivies, ce fut en effet davantage par réalisme qu'au nom de la défense de la liberté d'information. Spycatcher était facilement disponible, notamment aux Etats-Unis, et il devenait futile de s'opposer à sa diffusion.

D'autres affaires allaient confirmer la volonté d'intervention du gouvernement. C'est ainsi qu'en 1987 la police opéra, en vertu de l'article 9 de la loi sur les secrets officiels, une perquisition au siège de l'hebdomadaire New Statesman, au domicile d'un de ses journalistes, Duncan Campbell, ainsi que dans les locaux de la BBC à Glasgow, afin d'y saisir tous les documents relatifs à une série d'enquêtes que>Duncan Campbell venait de réaliser pour la BBC sous le titre "The Secret Society" (La société secrète). Parmi les sujets traités, un projet de satellite-espion, que le ministère de la défense avait monté sans en informer le Parlement.

Prudente, la BBC avait décidé de déprogrammer la série, tandis que Duncan Campbell se voyait notifier l'interdiction de faire état de son contenu. L'affaire prit une tournure spectaculaire lorsque le journaliste décida de projeter le documentaire incriminé à la Chambre des communes. Après que le président de la Chambre se fut opposé à cette initiative, les parlementaires se saisirent à leur tour du dossier, qui devint un symbole supplémentaire de l'arbitraire du pouvoir. Quelques mois plus tard, le gouvernement demandait à la BBC de différer la diffusion d'une émission de radio intitulée "My Country Right or Wrong" (Qu'elle ait raison ou tort, ma patrie avant tout), traitant du fonctionnement des services de renseignement, alors même que l'émission avait obtenu le feu vert de la commission défense-médias, relevant du ministère de la défense, qui évalue, à la demande des professionnels, les risques encourus au regard de la loi sur les secrets officiels (3).

Cette loi, adoptée en 1911 et renforcée en 1920, dispose en son article 2 que toute divulgation par un fonctionnaire de la Couronne d'une information dont il aurait eu connaissance dans le cadre de ses fonctions est passible d'une amende, assortie, le cas échéant, d'une peine de prison d'une durée maximale de deux ans. Le bénéficiaire de l'information ainsi divulguée - en général un journaliste - est passible de la même peine.

L'affaire Spycatcher et l'échec du gouvernement dans le procès de M. Clive Ponting (4) incitèrent Mme Margaret Thatcher à réformer un texte devenu inopérant car trop imprécis. La nouvelle loi, promulguée en 1989, définit de façon stricte les catégories d'informations protégées, notamment celles relatives à la défense, à la sécurité et aux relations avec les gouvernements étrangers. La diffusion de ces informations ne pourra être justifiée par le fait qu'elles aient pu être rendues publiques à l'étranger; les tribunaux ne pourront pas davantage retenir comme justification la notion de défense de l'intérêt public. En d'autres termes, le gouvernement conservateur a remplacé un instrument à l'efficacité aléatoire par un texte restrictif plus précis et donc plus facilement utilisable.

C'est le problème irlandais qui a le plus alimenté la guérilla que le gouvernement a livré aux organes de l'audiovisuel, principalement à la BBC. Depuis la guerre des Malouines, celle-ci était sous haute surveillance, ses efforts d'objectivité au cours du conflit ayant été interprétés en haut lieu comme un manquement au devoir de patriotisme. En 1985, la décision du conseil des gouverneurs de visionner, avant sa diffusion, une émission présentant le témoignage d'un dirigeant du Sinn Fein (l'aile politique de l'IRA) fut à l'origine de la première grève de journalistes qu'ait connue la BBC. En avril 1988, le ministre des affaires étrangères exerça des pressions sur la direction de la chaîne privée Thames TV pour qu'elle renonce à la diffusion d'un document relatant l'élimination, par des agents du Service d'action spéciale, de trois membres de l'IRA à Gibraltar.

Thames TV passa outre et diffusa le programme "Death on the Rock" (Mort sur le Rocher) tout en prenant l'initiative de constituer une commission d'enquête indépendante présidée par l'une des grandes figures du Parti conservateur, lord Windlesham, dont le rapport confirma le bien-fondé de la décision de la chaîne.

Mme Thatcher avait depuis longtemps proclamé qu'il fallait priver les terroristes de l'IRA de l'oxygène de la publicité. La contre-offensive gouvernementale se matérialisa sous une double forme, administrative et réglementaire. Les gouverneurs de la BBC, nommés par le pouvoir, acculèrent le directeur général M. Alasdair Milne, à la démission (janvier 1987), tandis que le ministre de l'intérieur prenait, en octobre 1988, une ordonnance interdisant le passage en direct à l'antenne de représentants d'organisations irlandaises définies comme terroristes ou soupçonnées de cautionner les actions des groupes terroristes. Cette extension des pouvoirs, déjà importants, dont dispose le gouvernement aux termes de la loi sur la prévention du terrorisme ne permet plus que la relation indirecte des propos tenus par les membres d'organisations réputées séditieuses et restreint, de ce fait, l'exercice du droit à l'information, pourtant garanti par l'article 10 de la Convention européenne des droits de l'homme, ratifiée par le Royaume-Uni.

En douze ans de gouvernements conservateurs, les capacités de diffusion et le nombre des intervenants dans le secteur de l'audiovisuel se sont sensiblement accrus. Si la création, en 1982, de Channel 4, quatrième chaîne hertzienne de télévision, répondait aux voeux de la commission sur l'audiovisuel, présidée par lord Annan et mise en place par le précédent gouvernement travailliste, la promotion du câble et de la télévision par satellite de diffusion directe est à porter au crédit de Mme Thatcher. Mais, faute d'investissements publics dans le câble et du fait de la volonté gouvernementale d'axer la filière satellite sur la technologie nationale, ces deux grands chantiers de la décennie ont accumulé des retards considérables qui en ont modifié l'évolution prévue initialement.

Incapable de faire face aux coûts, la BBC s'est rapidement retirée du projet de télévision par satellite. Renonçant à ses exigences technologiques, le gouvernement autorisait alors l'Independent Broadcasting Authority (IBA) - instance de tutelle de la télévision privée - à lancer un appel d'offres pour l'exploitation de trois chaînes de télévision diffusées par satellite. C'est seulement en avril 1990 que British Satellite Broadcasting (BSB), nom du consortium retenu par l'IBA, fut en mesure de commencer à exploiter les chaînes qui lui avaient été attribuées, et dont le nombre avait dans l'intervalle été porté à cinq, à partir du satellite américain Marcopolo. BSB avait déjà quelques longueurs de retard sur Sky Television, société financée par le groupe Murdoch qui, depuis février 1989, diffusait quatre chaînes depuis le satellite luxembourgeois Astra. Utilisant des normes de diffusion distinctes, ces deux systèmes nécessitaient des équipements de réception différents, dont l'incompatibilité limitait la croissance du marché de la télévision par satellite.

Le câble, quant à lui, était handicapé par l'importance des coûts d'infrastructure qui dissuadaient les investisseurs. Fin 1989, le nombre des abonnés aux nouveaux systèmes câblés à large bande ne dépassait pas les 100 000. L'assouplissement de la réglementation a permis l'intervention des capitaux américains attirés par la possiblilité de rentabiliser l'exploitation des réseaux par la fourniture de services téléphoniques, si bien que le marché du câble est dominé aux trois quarts par des groupes américains et canadiens. La logique économique a également imposé sa loi dans le secteur de la télévision par satellite, où, après de ruineuses campagnes de promotion, les deux sociétés rivales ont décidé de fusionner au début de novembre 1990. Propriétaire à 50 % du capital de la nouvelle société baptisée British Sky Broadcasting, M. Rupert Murdoch voit sa position renforcée par cette décision, que le ministre compétent n'a pas jugé bon de soumettre pour avis à la commission sur les monopoles et les fusions.

Ce n'est sans doute pas un hasard si ce coup de théâtre est intervenu vingt-quatre heures après la promulgation de la nouvelle loi sur l'audiovisuel, qui modifie en profondeur le fonctionnement de la radio et de la télévision. Multiplier le nombre de chaînes offertes au public, accroître la concurrence tout en préservant la qualité des programmes, telles sont les intentions proclamées d'un texte qui couvre les différents modes de diffusion télévisuelle du secteur privé - hertzien, câble, satellite - sous l'autorité d'une nouvelle instance de tutelle, l'Independent Television Commission (ITC). Celle-ci sera notamment chargée d'attribuer, selon un système d'enchères, les concessions décennales aux sociétés qui obtiendront le monopole de la diffusion de programmes sur une zone géographique déterminée. La loi modifie en outre le statut de Channel 4, qui devra dorénavant trouver directement auprès des annonceurs les moyens d'assurer sa mission, confirmée par le texte: diffuser des programmes destinés aux publics minoritaires. En matière de programmes, les nouvelles dispositions confirment l'obligation faite aux sociétés privées et à la BBC de réserver 25 % de leur programmation aux oeuvres, réputées moins onéreuses, des producteurs indépendants. La loi prévoit, enfin, la création d'une cinquième chaîne hertzienne et le lancement de trois réseaux nationaux de radios privées, dont le fonctionnement relèvera, comme celui de la soixantaine de stations commerciales déjà existantes, de l'autorité d'un office de la radio (Radio Authority).

Risque de sclérose

QUARANTE consortiums ont, au total, participé à l'appel d'offres qui s'est clos le 15 mai dernier. Bien que moins nombreuses que lors du précédent renouvellement des concessions en 1981, les candidatures sont nettement plus diversifiées malgré la relative discrétion de la participation européenne. Hormis Canal Plus et la Générale des eaux, déjà actionnaires de TVS, seuls la CLT et le groupe Corriere della Sera ont manifesté un intérêt notable pour l'opération. En revanche, les Américains (Walt Disney, NBC et Time Warner) font une entrée remarquée dans le capital de certains candidats repreneurs. L'ITC ne fera connaître ses choix qu'en octobre, mais, quelle que soit l'identité des lauréats, il est déjà acquis que d'importantes compressions de personnel interviendront dans un secteur qui emploie près de dix mille personnes. Les nouvelles sociétés préféreront faire massivement appel aux producteurs indépendants capables d'alimenter à moindre coût leurs grilles de programmes. Tenus de récupérer les capitaux engagés dans le système d'enchères et ligotés par les contraintes réglementaires imposées par l'instance de tutelle, on voit mal comment les futurs opérateurs pourront éviter de se retrancher dans un conformisme prudent accentué par la recherche des taux d'audience nécessaires à leur survie. Cette contradiction, inhérente à la philosophie même de la loi, risque d'entraîner la sclérose d'un secteur que la déréglementation, cheval de bataille des conservateurs, prétendait dyna-miser.

L'évolution de la télévision privée ne manquera pas d'influer sur les futurs aménagements du statut de la BBC, dont la charte doit être renouvelée en 1996. Malmenée par le pouvoir au cours des douze années qui viennent de s'écouler, la société publique ne pourra éluder le problème de son financement, actuellement assuré - hors de toute recette publicitaire - par une redevance indexée sur le coût de la vie. Le gouvernement Thatcher prévoyait de substituer à ce système une formule d'abonnement, remettant en cause les principes mêmes qui ont fait de la BBC la pierre angulaire du système audiovisuel britannique et un modèle pour l'étranger. Mais, en définitive, le sort du service public de télévision sera largement déterminé par l'issue du scrutin qui, dans moins d'un an, donnera peut-être au Royaume-Uni une nouvelle majorité politique.

Notes:

(1) Rapporté par Alastair Hetherington, "The Mass Media" in Denis Kavanagh et Anthony Seldon, The Thatcher Effect, Oxford University Press, 1989.

(2) Voir, sur ce point, l'étude d'Anthony Bevins, responsable du service politique de l' Independent, "Constraints on Journalists", Revue française de civilisation britannique, vol. 5, n° 4, janvier 1990.

(3) On trouvera une bonne mise au point sur ces problèmes dans l'étude de Mireille Quéré, "Les voies du silence", Revue française de civilisation britannique, op. cit.

(4) Haut fonctionnaire au ministère de la défense, M. Clive Ponting avait communiqué au député Tam Dalyell des informations infirmant les explications officielles relatives au torpillage du croiseur argentin General-Belgrano pendant la guerre des Malouines. Poursuivi en 1986 pour infraction à l'article 2 de la loi sur les secrets officiels, M. Clive Ponting fut, contre toute attente, déclaré non coupable par les jurés.

*Professeur à l'université Paris-III.