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Grève à Filtrona : maintien de l’emploi contre recherche de rentabilité
MIS EN LIGNE LE 21 février 2005
À travers cet article, nous aimerions proposer une réflexion sur les pratiques des salarié-e-s, telles qu’elles se sont affirmées pendant la grève, sur leurs aspects positifs mais aussi sur leurs limites, qui renvoient à l’absence de protection des salarié-e-s et aux faiblesses dans la construction de solidarité sur le lieu de travail -c’est une facette de la médaille-, ainsi qu’à la force de cette multinationale -c’est l’autre facette de la médaille-, sans oublier le rôle joué ou non joué -cela dépend de quel côté de la médaille on se trouve- par les autorités politiques.
Mais avant de nous lancer dans ces considérations, il nous semble utile de présenter brièvement le groupe Bunzl, multinationale propriétaire de Filtrona Crissier et de rappeler ensuite rapidement les principales étapes ayant mené les salarié-e-s de Filtrona à se mettre en grève contre la fermeture et pour le maintien des emplois du site de production de Crissier.
1. Le groupe Filtrona/Bunzl, ses pratiques et les raisons de la grève
Bunzl est l’une des principales multinationales britanniques. Il est l’un des 100 groupes cotés à la Bourse de Londres : le cours de ses actions est donc désormais intégré au calcul de l’indice boursier FTSE 100. De là, entre autres, découle la nécessité de dégager des profits et des dividendes très importants. Sur ce plan, le groupe Bunzl ne s’est pas raté : en effet, en 2003 il a réalisé un bénéfice opérationnel de 401 millions de CHF, ce qui représente une augmentation de 10% par rapport à l’année précédente. Sur cette somme, 119 millions de CHF ont finis dans les poches des actionnaires sous forme de dividendes, l’augmentation par rapport à l’année précédente est alors de 8%. Les trois grands patrons de ce groupe ont eux aussi été bien rémunérés : ils ont empoché un peu plus de 7 millions de CHF.
Bunzl est propriétaire de 270 unités de production situées dans 25 différents pays. Son chiffre d’affaires global en 2003 dépasse les 6 milliards de francs. Ses activités se regroupent autour de deux grands pôles : d’une part, les activités liées aux branches de l’alimentaire et de l’hôtellerie (production de couverts, d’emballages jetables etc.), de l’autre, les activités de Filtrona, qui produit des tampons en fibre (pour stylos, vaporisateurs, etc.), ainsi que des filtres pour cigarettes.
En 2003 le groupe Baumgartner Papiers cherche un acheteur pour sa division filtres à cigarettes sophistiqués (Fibertec). Baumgartner ne donne initialement aucune garantie sur la pérennité du site de Crissier. Un premier mouvement de protestation de la part des salarié-e-s de Fibertec-Crissier leur permet d’obtenir une Convention Collective de Travail (CCT), qui comprend un plan social pour les personnes licenciées pour des raisons économiques et qui est valable jusqu’à fin 2004. À l’automne 2003, le groupe Bunzl relève Fibertec et l’intègre à son groupe Filtrona. Il achète ainsi la technologie et les qualifications des 150 salarié-e-s du site de Crissier qu’il ne maîtrise pas encore et élimine son dernier concurrent dans la production de filtres spéciaux pour les cigarettes.
Depuis lors, les inquiétudes des salarié-e-s quant à leur avenir ont progressivement augmenté. Et pour cause : les indices de la volonté de Bunzl de fermer à terme le site de Crissier se multiplient au cours de l’année 2004. D’abord, on licencie les responsables de la qualité et de la vente. Pour les remplacer, on engage un consultant à temps partiel ! Ensuite, le directeur est remplacé par Mr. Jones, responsable de la fermeture du site de Rovereto (près de Trento, dans le nord de l’Italie) et qui ne parle pas le français. Plus l’échéance de la CCT qui lie Bunzl au respect de certaines conditions de travail et d’un plan social en cas de licenciements se rapproche, plus les salarié-e-s sont écœuré-e-s par le mutisme de la irection face à leur demande d’information sur l’avenir de l’unité de production de Crissier. Au mois d’août 2004, les salarié-e-s demandent l’intervention du syndicat Comédia, afin d’obtenir dans les mois suivants l’ouverture de négociations pour une nouvelle CCT. La direction de Filtrona ne lâche pas un mot, sinon que demander du travail supplémentaire (travail de nuit) et introduire des ingénieurs et des techniciens britanniques, afin qu’ils apprennent le fonctionnement des machines qu’ils ne maîtrisent pas encore et dont ils sont chargés d’organiser le démontage et le déplacement vers d’autres sites de production. Le quotidien 24heures saisit bien l’arrogance et l’autoritarisme de la direction de Filtrona lorsqu’il affirme qu’elle n’est guère habituée à devoir rendre des comptes et à gérer son image. Dommage...pour la centaine de personnes qui se retrouve seule face à l’angoisse de lendemains difficiles, de prestations de chômage réduites et une société qui culpabilise ceux qui ne font pas partie des gagnants. (24heures, 27.1.2005)
Mais les salarié-e-s réagissent et, en accord avec Comédia, proposent début novembre une nouvelle Convention Collective de Travail. Le directeur promet initialement une réponse pour fin novembre, mais le moment venu il affirme qu’il ne peut rien négocier avant d’avoir signé le bail à loyer avec le propriétaire du bâtiment et du terrain. Le lendemain, les salarié-e-s de Filtrona réunis en assemblée décident, à une grande majorité, d’arrêter le travail. C’est le début d’une longue grève qui dure, avec quelques suspensions, de début décembre 2004 jusqu’au 26 janvier 2005.
2. Lumières et ombres d’une grève
Pour les salarié-e-s de Filtrona, l’enjeu de la grève était d’obtenir une garantie sur le maintien des emplois du site de Crissier. Pour plusieurs dizaines de personnes, il s’agissait de pouvoir continuer à travailler dans une entreprise à laquelle elles avaient donné 20, 30, voire 35 ans de leur vie. La direction, de son côté, a refusé jusqu’au terme du conflit de donner des informations sur sa stratégie à moyen terme. Elle a continuellement répété que les salarié-e-s devaient faire la preuve de leur productivité jusqu’en avril 2005, période à laquelle la direction aurait décidé de sa stratégie future. Elle ne s’est guère préoccupée du fait que, dès le 1er janvier 2005, il n’y avait plus de CCT. Pendant la grève, la direction a menacé à plusieurs reprises de licenciement les salarié-e-s afin qu’ils-elles reprennent le travail. Sans y parvenir. Mais il est clair que, face à la dureté de la direction, les salarié-e-s ont désormais couplé la défense des emplois à la requête d’un plan social en cas de licenciement, deux revendications partiellement contradictoires. Dans ce contexte, le 26 janvier, les salarié-e-s acceptent finalement les concessions, fort limitées, de la direction. La convention qui sanctionne l’ accord entre les deux parties prévoit la garantie de non-licenciement jusqu’à fin juin 2005 et un montant de 2 millions de francs pour un plan social. C’est plus que le néant proposé par la direction au début de la grève, mais bien peu en considération du fait que la plupart des salarié-e-s de Filtrona risquent de se retrouver au chômage à partir de l’été. Mais il faut aussi tenir compte du fait que la somme accordée pour le plan social constitue une misère, si on la compare aux plans sociaux accordés par d’autres entreprises de la région, qui ne jouissaient certainement pas de la santé économique du groupe Bunzl.
a) Des aspects positifs de cette grève...
Parmi les acquis de la grève de Filtrona il faut signaler :
• le courage et la détermination des salarié-e-s, qui n’avaient pourtant pas l’habitude de ce type de lutte. Deux traits qui sont également apparus lors d’autres grèves récentes, telles celles chez Swissmetal et chez Orange ;
• les pratiques très démocratiques des salarié-e-s, en contraste avec la pratique autoritaire de la direction. Pendant les semaines de grève, une grande majorité des salarié-e-s se réunissait quotidiennement pour discuter et décider collectivement des suites à donner au mouvement ;
• la mise en place et la consolidation d’une triple solidarité :
entre salarié-e-s auxiliaires (engagé-e-s à court terme à travers les agences temporaires privées telles Adecco et Manpower) et les salarié-e-s fixes (engagé-e-s avec un contrat à durée indéterminée)
entre salarié-e-s d’origines nationales différentes
entre ouvrier-ère-s, employé-e-s de bureau et cadres ;
• l’ébauche de contacts avec les salarié-e-s d’autres entreprises de la région, mais également avec les salarié-e-s de Filtrona travaillant dans d’autres pays. Des contacts ont notamment été pris avec les filiales de Filtrona en Grande-Bretagne, en Allemagne, en Italie et aux Etats-Unis. L’objectif était celui d’informer de l’existence et des raisons du conflit de Crissier, des pratiques de la direction de Bunzl, à la fois dans l’espoir d’obtenir un échange d’informations et un soutien. Plusieurs messages de solidarité sont parvenus et il a été possible également d’organiser, fin janvier, une rencontre avec un travailleur et un syndicaliste italiens, ainsi qu’un syndicaliste allemand ;
• enfin, il convient de signaler la mise sur pied d’un comité de soutien auquel attac a participé activement. Le but du comité était double. D’une part, aider à faire connaître la lutte de Filtrona et ses enjeux au sein de la population de la région lausannoise : d’où l’organisation de distribution de tracts, de stand d’information etc.. D’autre part, il s’agissait de porter aux salarié-e-s de Filtrona la sympathie et la solidarité qui s’étaient manifestées dans la société envers leur lutte : d’où les collectes, la soirée de soutien organisée à la salle des spectacles de Renens, etc. Une solidarité que les salarié-e-s de Filtrona ont particulièrement apprécié.
Ce sont là des pratiques qui constituent autant de suggestions pour toutes celles et tous ceux qui veulent se battre pour améliorer le sort des salarié-e-s. Mais ces pratiques n’ont pas pu modifier de manière significative le rapport de force avec le propriétaire et la direction de Bunzl. Comment l’expliquer ?
b) ... et des limites qu’elle n’a pu dépasser
Cela s’explique en partie par le fait que, ne s’étant mises en place que depuis le début de la grève (début décembre) ces pratiques n’ont pu se consolider que très partiellement. Mais d’autres facteurs ont pesé plus lourd dans la balance :
• d’abord, la faiblesse ou l’absence, en Suisse en particulier, d’un travail d’organisation des salarié-e-s sur leur lieu de travail, à savoir la construction d’une conscience collective du fonctionnement général de l’entreprise. Ce qui devrait présider à la mise en place de solidarités raisonnées entre salarié-e-s d’un même site de production et puis, si possible, entre salarié-e-s appartenant à d’autres unités de production, voire d’autres entreprises. Plus largement, ces faiblesses ne sont pas étrangères au fait que le droit du travail est en Suisse rachitique : pour ne faire qu’un exemple, nous pouvons citer le fait que dans ce pays il n’existe aucune protection contre les licenciements ! Les salarié-e-s n’ont pas d’instruments législatifs ou conventionnels - à quelque rare exception - sur lesquelles s’appuyer pour défendre leur emploi ou améliorer leur vie au travail ;
• ensuite, il faut signaler la force d’une multinationale comme Bunzl. Nous l’avons dit, elle possède 270 unités de production disséminées dans 25 pays. Sa force structurelle consiste donc dans le fait de pouvoir mettre systématiquement en concurrence non seulement ses salarié-e-s avec celles et ceux d’entreprises concurrentes, mais également les salarié-e-s de diverses unités de production de la même multinationale. Sans compter sur les divisions qu’elle tente continuellement de créer au sein d’une même unité de production : par exemple, à Crissier, en engageant près de la moitié de son personnel avec un statut d’auxiliaire. Cette fragmentation continuellement alimentée par les directions vise à fragiliser les salarié-e-s, à les empêcher de construire des solidarités qui leur donneraient la force d’arracher des améliorations de leurs conditions salariales et de travail ;
• enfin, nous soulignons la faiblesse structurelle des autorités politiques suisses. Le conflit de Filtrona en est un exemple éclairant : Les autorités suisses, qu’elles soient fédérales, cantonales ou communales se sont agitées en vain cette fois, trop effrayées au fond par un géant de l’économie comme Bunzl. (24heures, 27.1.2005). Joseph Deiss, conseiller fédéral responsable du département de l’Economie, explique très bien le rôle des institutions politiques suisses. Interviewé par 24heures le jour de sa rencontre avec une délégation de Filtrona, il affirme en effet : Je ne veux pas prendre parti dans ce conflit ; ce n’est pas mon rôle et je n’ai pas les moyens d’intervenir. En revanche, j’ai voulu donner le signal que j’étais préoccupé par cette grève. Et, un peu plus loin, il déclare encore : Il ne m’appartient pas de prendre parti. Mon rôle est dans l’apaisement. J’ai écouté la délégation surtout dans l’espoir de donner au personnel du courage pour reprendre les négociations. Une issue négociée est la seule voie possible (24heures, 19.1.2005). Encore faudrait-il que le patron de l’entreprise soit disposé à négocier ! Les autorités politiques sont du côté de ceux qui ont le pouvoir économique, alors que des choix politiques visant la satisfaction des besoins de la majorité de la population devraient primer sur les choix économiques. Comment garantir l’emploi à toutes et tous, comment garantir l’exercice de la démocratie sur le lieu de travail, ... ? Voilà quelques revendications que le monde politique devrait s’employer à concrétiser.
Il faudrait également s’interroger sur des institutions telles l’office de conciliation, hérité des années ’30 et utilisé à plusieurs reprises par Bunzl simplement pour créer une pression institutionnelle sur les salarié-e-s, afin qu’ils-elles interrompent la grève.
Ce bref texte n’a pas la prétention de tirer des conclusions définitives, mais de proposer quelques réflexions qui puissent stimuler une discussion sur la dynamique concrète de la lutte de Filtrona et sur les phénomènes qui caractérisent la société capitaliste dont elle témoigne.
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